Halina Reijn
Avec Bodies Bodies Bodies, Halina Reijn a trouvé une forme très précise de cruauté contemporaine : un slasher social où la panique, le narcissisme et la langue des affects deviennent les véritables armes. C'était un terrain idéal pour elle. Reijn comprend admirablement les comportements performés, les rapports de pouvoir qui se cachent sous l'intimité affichée, la manière dont une génération parle sans toujours réussir à sentir ce qu'elle dit. Son cinéma commence là, dans ce frottement entre le verbe et la peur.
Venue du théâtre et du jeu, elle possède une qualité précieuse : elle sait que les corps racontent toujours plus que les dialogues. Chez elle, une scène de confrontation n'est jamais seulement un échange d'informations. C'est un champ électrique où circulent humiliation, désir de domination, besoin d'être reconnu, peur d'être démasqué. Cette attention aux dynamiques de groupe donne à ses films une énergie très particulière, plus nerveuse et plus mauvaise que simplement ironique.
Le lien avec les Pays-Bas n'est pas tant national au sens illustratif qu'esthétique dans sa sécheresse. Reijn pratique une coupe franche, un refus du sentimentalisme apaisant, une lucidité presque clinique sur les rapports humains. Mais cette dureté est sans cesse relancée par une vraie intelligence du spectacle. Elle ne filme pas la cruauté comme une note de bas de page morale. Elle en fait un mouvement de scène, une accélération, une contamination collective. Voilà pourquoi son travail reste si vivant.
Dans les Années 2020, elle apparaît comme une figure importante d'un cinéma capable d'utiliser les codes de Horreur sans perdre de vue l'analyse des mœurs. Beaucoup de satires contemporaines se croient mordantes parce qu'elles identifient un phénomène culturel. Reijn va plus loin. Elle observe comment ces phénomènes habitent les gestes, les voix, les façons d'aimer, de mentir, de survivre. Le genre devient alors moins un emballage qu'un révélateur très efficace des hypocrisies relationnelles.
Son goût pour les espaces clos y contribue énormément. Une maison, une fête, un cercle d'amis suffisent à faire monter la pression jusqu'au point de rupture. Reijn sait qu'il n'y a rien de plus inquiétant qu'un groupe qui se croit intime alors qu'il n'est tenu que par des performances fragiles. Quand la confiance cède, tout cède avec elle. Le film n'a plus besoin d'aller chercher loin sa violence. Elle était déjà là, enfouie dans les codes du lien social.
On retrouve cette même force dans sa manière de traiter le féminin, non comme catégorie abstraite, mais comme terrain de contradictions, de projections et de luttes. Reijn refuse les images lisses de l'émancipation comme les caricatures misogynes recyclées par le genre. Elle préfère les figures ambivalentes, brillantes et dangereuses, drôles et blessées, stratèges et vulnérables. Cette complexité rend son cinéma bien plus intéressant que les films qui confondent affichage de thème et véritable mise en scène.
Pour CaSTV, Halina Reijn représente une branche du cinéma contemporain où l'horreur a compris quelque chose d'essentiel sur l'époque : aujourd'hui, le groupe parle sans cesse de sécurité émotionnelle, mais reste traversé par la jalousie, l'agression et la peur d'être exclu. Reijn transforme cette contradiction en moteur dramatique. Ses films mordent parce qu'ils savent que la monstruosité moderne ne se cache pas toujours dans l'ombre. Elle sourit, s'explique très bien, demande de l'écoute, puis vous pousse contre le mur.
