Frank Launder
Avant même de parler de mise en scène, il faut nommer The Happiest Days of Your Life, parce que Frank Launder s'y montre tel qu'il est au meilleur sens du terme : un maître des mécanismes comiques, de la précision rythmique et de l'observation institutionnelle, capable de faire d'un désordre très réglé une forme de radiographie sociale. Le cinéma britannique a souvent excellé dans cet art du chaos administré. Launder en fut l'un des praticiens les plus efficaces.
Son nom reste fréquemment associé à celui de Sidney Gilliat, et ce n'est pas injuste. Leur collaboration a compté, comme scénaristes puis comme producteurs et réalisateurs. Mais il serait dommage d'y dissoudre entièrement Launder. Il possède une qualité bien à lui : une compréhension nette de la comédie comme machine d'organisation de l'espace social. Les écoles, les familles, les hiérarchies de classe, les conventions de respectabilité, tout cela chez lui n'est pas seulement décor. C'est matière à friction, à quiproquo, à dévoilement.
Dans le cinéma britannique des Années 1940 et des Années 1950, cette approche a une importance particulière. Le pays sort de la guerre, négocie ses mythes civiques, reconduit et ajuste ses structures de pouvoir. La comédie devient alors un outil remarquablement souple pour montrer ce qui tient encore et ce qui craque déjà. Launder ne pratique pas la satire incendiaire. Il préfère le déplacement, l'accumulation, le dérèglement progressif. Son regard n'en est pas moins aigu.
On le voit aussi dans la série des St Trinian's, qui reste l'un de ses apports les plus durables à l'imaginaire populaire britannique. Ces films comprennent très bien qu'un cadre disciplinaire devient d'autant plus drôle qu'il est colonisé par une anarchie méthodique. Les pensionnaires y tournent l'institution en théâtre de la délinquance joyeuse, et le film, au fond, s'en porte très bien. Launder capte quelque chose de profondément britannique : l'amour des règles et la jouissance non moins profonde de les contourner.
Il faut se garder pourtant de le réduire à un simple fabricant de succès souriants. Son travail de scénariste dans le thriller et dans le film de guerre révèle une maîtrise du récit qui dépasse la seule comédie. Cette polyvalence aide à comprendre la sûreté de sa mise en scène. Launder sait poser une situation, distribuer l'information, faire entrer et sortir les corps avec un sens impeccable du rendement dramatique. Là encore, le mot rendement ne doit pas être entendu comme limitation. Dans un cinéma d'industrie, la clarté est une vertu.
Le Royaume-Uni a produit quantité de cinéastes que la critique internationale aime moins célébrer que certains auteurs plus ostensiblement stylisés. Launder appartient à cette zone injustement sous-estimée où le professionnalisme supérieur devient une forme d'élégance. Ses films ne réclament pas qu'on les révère. Ils demandent plutôt qu'on reconnaisse la qualité de leur agencement, leur intelligence des ensembles, leur manière de capter les rigidités sociales sans lourdeur démonstrative.
Sa direction d'acteurs participe de cette qualité. Dans la comédie surtout, il comprend qu'un bon gag ne vaut que s'il repose sur des comportements crédibles à l'intérieur de l'absurde. Il obtient de ses interprètes non pas la performance qui crie son efficacité, mais le ton juste qui permet à la scène de se développer naturellement jusqu'au point de rupture. C'est une science discrète, donc souvent mal récompensée par l'histoire officielle du goût.
Revenir à Frank Launder aujourd'hui, ce n'est pas seulement revisiter un pan du divertissement britannique. C'est réapprendre à prendre au sérieux une certaine idée de la fabrication cinématographique. Un film peut être populaire, drôle, solidement construit, étroitement lié à des institutions reconnaissables, et produire malgré tout une lecture très fine d'une société. Launder n'a pas besoin d'être transformé en génie caché pour apparaître important. Il suffit de regarder ce qu'il sait faire : donner une forme vive aux tensions entre ordre et désordre, respectabilité et pulsion, discipline et farce. C'est déjà beaucoup, et c'est durable.
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