Farbod Ardebili
Chez Farbod Ardebili, l'image semble souvent sortir d'un mauvais rêve numérique plutôt que d'un récit bien ordonné. Cette qualité d'instabilité formelle est le meilleur point d'entrée dans son travail. On y sent un intérêt marqué pour les états intermédiaires : entre fiction et installation, entre clip sensoriel et narration d'angoisse, entre présence du corps et déréalisation technologique. Ardebili appartient à cette génération pour qui le cinéma de genre n'est plus seulement un ensemble de conventions, mais une boîte à outils destinée à troubler notre manière de percevoir. C'est ce qui le rapproche à la fois de l'experimental et d'un certain horreur des Années 2020.
Sa singularité tient à la manière dont il refuse l'image propre. Beaucoup de jeunes réalisateurs veulent prouver qu'ils maîtrisent la forme. Ardebili préfère l'image qui fuit, qui sature, qui vacille, qui donne l'impression d'être traversée par des parasites. Ce n'est pas un simple style de surface. Cette rugosité traduit une idée plus profonde : le visible contemporain est déjà contaminé. Nos écrans, nos souvenirs, nos visages enregistrés ne coïncident plus tout à fait avec nous-mêmes. Le malaise naît de cet écart. Ses films ne demandent pas seulement ce que l'on voit, mais dans quel état de déformation on le voit.
Il y a chez lui un goût manifeste pour la fragmentation. Les corps peuvent apparaître comme des blocs disjoints, les récits comme des séries d'impulsions plus que comme des trajectoires classiques. Cette méthode pourrait n'être qu'un maniérisme de festival. Elle trouve pourtant une nécessité quand elle s'applique à des personnages eux-mêmes pris dans des régimes de perception altérés. La peur, chez Ardebili, ne vient pas forcément d'une menace identifiée. Elle vient de la perte des continuités élémentaires : continuité du temps, du visage, de l'espace, de la causalité. C'est une horreur de la désagrégation, plus mentale que mythologique.
Cette orientation le distingue dans le paysage des Années 2010 et suivantes. Là où beaucoup de films dits arty se contentent de ralentir le récit pour se donner un prestige opaque, Ardebili cherche une véritable perturbation du regard. Ses formes ne décorent pas le trouble, elles l'organisent. On sent parfois l'influence de pratiques voisines, vidéo, performance, culture du montage rapide, mais cette pluralité n'aboutit pas à une dispersion totale. Quelque chose tient, précisément parce qu'une même obsession revient : comment filmer un monde où l'intériorité elle-même paraît externalisée, pixellisée, presque expropriée ?
Le rapport au son participe fortement de cette logique. Au lieu d'accompagner l'image, il peut la contrarier, la griffer, la rendre suspecte. Pulsations, nappes, ruptures brusques, plages de silence anormalement denses : tout concourt à faire sentir que le film ne cherche pas le confort du spectateur. Ardebili comprend qu'une œuvre courte ou moyenne ne laisse pas le temps de construire un univers par accumulation patiente. Il choisit donc l'attaque immédiate, la prise sensorielle. Cette franchise donne à son travail une intensité nette, même quand la narration reste volontairement lacunaire.
Il faut enfin souligner que cette démarche n'est pas froide. Derrière l'abstraction relative de certaines formes, il y a une inquiétude très concrète sur l'état des corps et des affects aujourd'hui. Le numérique, chez Ardebili, n'est pas un thème branché. C'est le milieu même dans lequel l'angoisse se déploie. Les visages s'y exposent et s'y perdent, les identités y circulent sans garantie, la mémoire y devient réinscriptible à l'infini. Son cinéma touche juste lorsqu'il fait sentir cette vulnérabilité sans la réduire à un discours.
Farbod Ardebili compte ainsi parmi les auteurs qui rappellent que l'horreur contemporaine peut être une affaire de texture avant d'être une affaire de créature ou de mythe. Son travail prend acte d'un monde saturé d'images et cherche, à même cette saturation, les formes nouvelles du malaise. Peu de cinéastes parviennent à donner à la dérive numérique une telle présence physique.
