F. W. Murnau
Nosferatu suffit à faire entrer F. W. Murnau dans l'histoire, mais le réduire à un seul vampire reviendrait à oublier l'essentiel : Murnau est un inventeur de circulation. Il fait bouger l'image, il fait respirer le décor, il transforme l'espace en force dramatique au lieu d'en faire un simple fond. C'est pourquoi son nom dépasse très vite le seul canon du fantastique. Dans l'Allemagne des années 1920 et du grand expressionnisme allemand, il impose une manière de filmer où le monde visible semble avoir déjà été contaminé par le destin. Le cadre ne montre pas seulement l'action. Il la prophétise.
Bien sûr, Nosferatu reste l'œuvre où cette puissance est la plus immédiatement lisible. Le vampire de Murnau n'a rien d'un aristocrate séduisant. C'est une silhouette pestilentielle, un corps de famine, une créature qui apporte avec elle la logique de l'épidémie. Le film comprend quelque chose que le sous-genre n'a jamais cessé de retravailler : le vampirisme est moins affaire d'érotisme que de contagion. Il passe par la porte, par la cargaison, par le rat, par l'ombre qui grimpe l'escalier avant le corps lui-même. Dans l'histoire du film de vampire, cette intuition demeure fondatrice.
Mais Murnau ne vaut pas seulement pour ses monstres. Il vaut pour sa relation au visible. Sunrise, Faust, Phantom, The Last Laugh, chacun à sa manière, montre un cinéaste qui comprend que le cinéma peut rendre psychique la matière la plus simple : une rue, une chambre, un marécage, une lumière, une traversée. Les émotions ne sont pas plaquées sur le monde; elles le traversent et le déforment. Cette aptitude à faire du décor un partenaire actif du drame explique l'importance de Murnau bien au-delà du muet. Le fantastique, l'horreur, le mélodrame, le film noir, tous lui doivent quelque chose.
Son art de l'ombre est souvent commenté, à juste titre, mais l'ombre n'est chez lui qu'une partie du problème. Ce qui frappe davantage encore, c'est la fluidité. Là où d'autres grands noms de l'époque construisent un univers plus frontalement stylisé, Murnau donne au cauchemar une mobilité presque organique. Les mouvements de caméra, les transitions, la façon dont les figures émergent du paysage ou s'y dissolvent, tout cela produit une sensation de glissement continu. Le monde ne se fracture pas brusquement. Il se dérègle de l'intérieur. C'est plus subtil, et souvent plus inquiétant.
Il faut aussi rappeler que Murnau n'est pas seulement un artiste national. Il est l'un des points par lesquels le cinéma européen passe vers une modernité plus internationale. Son arrivée aux États-Unis ne constitue pas une simple parenthèse exotique. Elle confirme la portée de son langage. Sunrise, notamment, prouve qu'un cinéaste venu du cœur de l'Europe peut transformer le mélodrame américain sans perdre son intensité formelle. C'est la marque des très grands : ils déplacent les frontières industrielles au lieu de s'y soumettre.
Pour CaSTV, Murnau est un nom cardinal. Non seulement parce qu'il signe l'un des monuments du cinéma d'horreur, mais parce qu'il aide à comprendre ce que le genre a retenu de plus durable : l'idée que la peur ne vient pas seulement d'une menace identifiable, mais d'un monde dont la texture entière commence à se corrompre. L'architecture, la lumière, le vent, l'eau, les seuils, les ombres, tout participe. L'horreur n'est plus un incident; elle devient une condition atmosphérique.
F. W. Murnau reste donc moins un ancêtre respectable qu'un contemporain têtu. Chaque fois qu'un film moderne comprend qu'un paysage peut vouloir votre perte, qu'une ombre peut raconter avant un personnage, qu'une présence peut être d'abord une pression spatiale, il repasse par lui. Il arrive rarement qu'un cinéaste ancien paraisse aussi vivant dans les images des autres. Murnau, lui, continue de circuler.
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