Daniel Soares
Chez Daniel Soares, l'étrangeté naît rarement d'une apparition franche. Elle se forme plutôt dans le frottement entre dispositifs contemporains, relations de travail et comportements qui commencent à sonner faux. C'est un cinéma attentif aux structures, aux rythmes imposés, aux environnements où l'humain paraît de plus en plus ajusté à une logique qui le déborde. À partir de là, Soares touche quelque chose de très actuel dans le thriller et le cinéma d'horreur périphérique : la peur moderne comme expérience de normalité devenue hostile.
Cette orientation donne à ses films une nervosité particulière. Le monde qu'il filme n'est pas gothique, il n'est pas archaïque, il ne demande pas de croire à un ailleurs. Il est ici, maintenant, fait d'espaces rationnels, de procédures, de flux et d'une certaine politesse de surface. Mais cette rationalité même commence à produire de l'absurde, de l'oppression, parfois du cauchemar. Soares comprend très bien que l'époque ne nous angoisse pas seulement par l'excès de désordre. Elle nous angoisse aussi par l'excès de fonctionnement.
Il faut alors regarder sa mise en scène comme un art de la dérive minimale. Un cadre propre, une action répétée, une interaction professionnelle, puis un détail résiste et la scène bascule. Soares ne cherche pas à transformer chaque situation en symbole. Il préfère laisser les mécanismes apparaître à travers les gestes. C'est ce qui rend son travail si précis. Le spectateur n'a pas l'impression qu'on lui explique le malaise du présent. Il le ressent dans l'agencement même des plans, dans la distance entre les corps, dans la manière dont l'espace organise déjà une forme de domination.
Cette intelligence des rapports de force l'inscrit naturellement dans une sensibilité européenne récente, qu'on pourrait relier au Portugal et plus largement à un cinéma des années 2020 soucieux de saisir la violence froide des structures contemporaines. Mais Soares ne fait pas du commentaire pur. Il sait que le cinéma doit conserver de l'ambiguïté, de la vitesse, de l'opacité. Ses films fonctionnent parce qu'ils laissent toujours subsister une question : ce que nous voyons relève-t-il d'un système absurde, d'une crise intime ou d'un glissement vers une forme plus pure d'angoisse ?
Pour CaSTV, Daniel Soares représente une branche très stimulante du cinéma de genre élargi, celle qui comprend que le fantastique du présent passe souvent par les mondes du travail, de la norme et du protocole. Son cinéma fait peur sans déclarer la peur, précisément parce qu'il saisit à quel point l'organisation contemporaine des vies peut déjà ressembler à une fiction de contrôle. Ce regard sans emphase, sec mais jamais stérile, lui donne une place à part : celle d'un auteur qui sait transformer la rationalité du monde en matériau d'inquiétude.
