Daigo Matsui
Avec Japanese Girls Never Die, Daigo Matsui a capté quelque chose de très précis dans le Japon contemporain : une circulation nerveuse entre disparition, pop culture, colère de genre et flottement urbain. C'est un titre révélateur, non seulement par son sujet, mais par sa manière d'assembler des fragments d'époque, des humeurs collectives, des surfaces de consommation et des blessures diffuses. Matsui appartient à cette génération de cinéastes japonais qui filment la jeunesse non comme un bloc sociologique lisible, mais comme un champ de tensions contradictoires, saturé de signes et troué de solitudes.
Son cinéma a souvent l'air léger avant de révéler une structure plus amère. Les personnages parlent beaucoup, circulent, improvisent, se ratent, se cherchent. Il y a là un héritage de la scène, ce qui n'est pas surprenant chez un auteur venu aussi du théâtre. Mais cette vivacité verbale ne sert pas la seule chronique cool. Elle permet de rendre sensible l'inconfort d'une génération qui hérite d'un espace social déjà épuisé. Les villes, les appartements, les bars, les bureaux et les rues nocturnes deviennent chez lui des lieux de transit affectif où l'on performe sa présence tout en sentant que quelque chose se retire.
Dans le contexte du Japon des Années 2010, Matsui apparaît comme un observateur particulièrement attentif des formes contemporaines de dispersion. Il filme des communautés provisoires, des affinités faibles, des liens qui se nouent sur des intensités brèves plutôt que sur des appartenances solides. Cela ne signifie pas que son cinéma serait purement atmosphérique. Au contraire, il sait très bien quand une scène doit bifurquer vers le politique, le genre, le ressentiment ou la rage. Ce qui l'intéresse, c'est la manière dont ces dimensions circulent dans des vies apparemment ordinaires, souvent sans discours explicite.
On retrouve cette qualité dans son rapport au temps. Matsui ne dramatise pas toujours selon un axe classique de montée et de résolution. Il préfère parfois l'accumulation, la dérive, le désaccord de rythmes. Cette forme peut sembler relâchée à qui attend une mécanique narrative stricte, mais elle est cohérente avec son sujet profond : des existences prises dans un présent étiré, où l'événement surgit moins comme tournant héroïque que comme fissure dans la routine. Ce goût pour la modulation plus que pour le coup de force fait sa singularité.
Il faut aussi souligner la place qu'occupent les femmes dans son œuvre la plus convaincante. Japanese Girls Never Die ne prétend pas parler à leur place depuis une surplombante thèse masculine. Le film observe plutôt comment l'image publique de la femme, son effacement, sa récupération médiatique et sa colère possible se croisent dans une société saturée de représentations. Cette attention à la circulation des signes rapproche parfois Matsui du drame social, parfois d'une forme de satire urbaine, sans qu'il se laisse entièrement absorber par l'une ou l'autre catégorie.
Daigo Matsui n'est peut-être pas un formaliste spectaculaire, ni un auteur de grands manifestes. Ce n'est pas ce qu'on vient chercher chez lui. Son importance tient à une sensibilité de l'époque, à sa capacité de prendre la température d'un présent mobile, d'enregistrer des formes de fatigue et de désir sans les figer trop vite en diagnostic définitif. Dans un cinéma japonais contemporain souvent partagé entre la monumentalité d'auteur et le naturalisme discret, il occupe une place utile et nerveuse : celle d'un chroniqueur du vacillement, attentif aux rumeurs affectives de la ville.
Filmographie
