Dag Johan Haugerud
Beware of Children part d'un accident impliquant des écoliers et ouvre aussitôt une chambre d'échos morale, affective et politique d'une richesse peu commune. C'est une entrée idéale dans le cinéma de Dag Johan Haugerud, parce qu'on y voit comment il transforme un fait apparemment circonscrit en révélateur de tout un tissu social. Il ne filme jamais seulement un événement. Il filme ce que l'événement oblige chacun à dire, taire ou réinventer.
La Norvège qu'il met en scène n'a rien d'un paradis social transparent. Elle est organisée, policée, souvent très rationnelle en apparence, mais traversée par des conflits de désir, de classe, d'éducation et de langage. Haugerud excelle à observer cette tension. Ses personnages parlent beaucoup, ou tentent de parler, parce que la parole reste le lieu principal où se négocie la vérité d'une communauté qui se veut civilisée.
Il serait pourtant faux de le réduire à un cinéaste du texte ou du débat. Son cinéma repose sur une attention très fine aux rythmes du malaise, aux déplacements d'alliance, aux lieux où la conversation devient soudain le théâtre d'une violence plus profonde. Une réunion, un couloir, une chambre, une visite : il suffit de peu pour que l'ordre relationnel vacille. Cette modestie des moyens fait sa précision.
Le Genre drama trouve chez lui une forme singulièrement ouverte. Les films ne courent pas vers une révélation ultime. Ils préfèrent laisser les questions vivre, se contaminer, déplacer la place morale des personnages. Haugerud comprend que la complexité n'est pas un luxe intellectuel mais la forme même du social. Aucune communauté ne tient sans récits, et aucun récit ne tient tout à fait quand la crise surgit.
Dans les Années 2010 et au-delà, son travail s'est imposé comme l'un des plus subtils pour penser le lien entre intimité et espace public. Les affaires privées deviennent politiques, non parce qu'un slogan le décrète, mais parce que les institutions, les écoles, les familles et les normes sexuelles passent déjà dans chaque conversation. Haugerud n'a pas besoin de forcer ce constat. Il l'observe avec une patience redoutable.
Ce qui rend ses films si persistants, c'est aussi leur refus du jugement expéditif. Les personnages peuvent être lâches, confus, tendres, intéressés, blessés, et souvent tout cela à la fois. Le cinéma garde la juste distance pour les regarder sans les absoudre. Cette éthique du regard est rare. Elle permet au spectateur de penser plutôt que de simplement se ranger.
Dag Johan Haugerud compte parce qu'il a trouvé une manière de filmer la société comme conversation inquiète. Rien d'abstrait là-dedans : seulement des corps, des voix, des institutions, des désirs, et la certitude que le réel devient plus trouble dès qu'on refuse les simplifications morales. Son cinéma parle bas, mais il laisse derrière lui un champ de questions considérable.
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