Carlos Vermut
Avec Magical Girl, Carlos Vermut a signé l'un des grands films espagnols du malaise contemporain : un récit qui semble d'abord guidé par un caprice, puis qui se transforme peu à peu en labyrinthe moral, en machine d'humiliation et de désir où chaque personnage paraît pris dans une dette impossible à solder. C'est une entrée idéale dans son œuvre, parce qu'on y voit déjà ce qui fait sa puissance : une manière très singulière d'assembler la culture populaire, la pulsion de fiction, la perversion sociale et un humour noir d'une sécheresse presque scandaleuse.
Vermut n'est pas un cinéaste de la pure provocation, même si ses films aiment les zones inconfortables. Ce qui l'intéresse, c'est la manière dont les imaginaires fabriquent des conduites. Un costume, un fantasme, une référence, une image désirée peuvent devenir le moteur d'une chaîne de violence bien réelle. De là vient la cruauté particulière de son cinéma. Il ne sépare jamais les récits que nous consommons des structures affectives et économiques dans lesquelles nous vivons. Ses personnages se débattent dans des fictions qui les dépassent, mais qu'ils alimentent eux-mêmes. Cette boucle est à la fois tragique et profondément moderne.
Dans le contexte de Espagne, Vermut apparaît comme une figure rare, capable de faire dialoguer le mélodrame, le Thriller et le Fantastique sans que ce mélange ressemble à une simple stratégie de distinction. Chez lui, le genre n'est pas un habillage. C'est la matière même d'un monde où les rapports humains sont saturés d'images, de fantasmes et de rapports de force opaques. Son écriture procède par bifurcations, par impasses, par révélations partielles. Le spectateur avance dans un espace de plus en plus inconfortable, où la logique des personnages semble à la fois compréhensible et irrémédiablement viciée.
Cette viciation est le grand sujet vermutien. Ses films savent que le désir n'a rien d'innocent, que la culture n'élève pas nécessairement les conduites, que les formes de raffinement peuvent masquer une brutalité intacte. Il filme admirablement les rapports entre domination symbolique et domination matérielle, sans jamais les transformer en équation simpliste. Une phrase, un silence, un objet convoité, un souvenir d'enfance peuvent déplacer toute la structure d'une scène. Cette précision dans l'art du malaise est ce qui l'a rendu si central pour une partie de la cinéphilie des Années 2010.
Il faut aussi parler de sa mise en scène, souvent plus dépouillée qu'on ne le dit. Vermut n'a pas besoin d'exubérance constante pour installer l'inquiétude. Il travaille beaucoup par déplacement de ton, par suspension, par composition frontale qui laisse au spectateur le temps de sentir le poison entrer. Ce contrôle peut sembler glacial, mais il donne justement à la cruauté de ses films toute sa portée. Rien n'y est hystérique. Tout y est assez tenu pour que l'effroi moral surgisse avec d'autant plus de netteté.
Son œuvre s'inscrit ainsi à une intersection très particulière : celle où le cinéma d'auteur prend au sérieux la culture populaire sans la romantiser, et où le cinéma de genre accepte d'être un instrument de radiographie sociale. Dans une base comme CaSTV, Carlos Vermut compte parce qu'il rappelle que l'horreur n'est pas toujours un monstre visible ou une menace extérieure. Elle peut prendre la forme d'un désir persistant, d'une transaction inavouable, d'une mise en scène de soi devenue impossible à quitter. Peu de cinéastes européens récents ont montré avec autant de netteté combien l'imaginaire peut être un piège, et combien ce piège peut être séduisant.
