Brunello Rondi
Avec Il demonio, Brunello Rondi signe l'un des grands films de possession rurale avant que le mot ne devienne une marque commerciale de l'horreur internationale. Le sud italien qu'il filme n'est pas un décor pittoresque, ni un simple réservoir de superstition pour touristes cultivés. C'est une terre de croyances épaisses, de corps surveillés, de sexualité punie, de religion vécue comme pression sociale immédiate. D'emblée, Rondi s'inscrit dans l'Italie des Années 1960, mais par une voie bien à lui : il regarde le folklore non comme un musée, plutôt comme une machine encore active de contrôle et de violence.
Cette singularité vient aussi de son parcours d'écrivain et de scénariste. Rondi connaît les circuits de l'intellectuel catholique, les zones troubles où la métaphysique, la culpabilité et le désir se nouent dans la culture italienne de l'après guerre. Là où certains cinéastes auraient cherché soit l'explication sociologique, soit l'ivresse purement démoniaque, lui maintient les deux bords en tension. Il demonio ne tranche jamais complètement entre possession, hystérie, condamnation communautaire et tragédie du désir féminin. Cette hésitation n'est pas un manque de courage théorique. C'est la force même du film. Elle laisse le spectateur dans un état d'inconfort durable, au plus près d'un monde où l'expérience du mal ne se laisse pas facilement répartir entre croyance et rationalité.
Rondi filme les visages comme des surfaces ravagées par des siècles d'obéissance. Le paysage, chez lui, n'offre aucun romantisme consolateur. Il pèse. Il enferme. Il ressemble à la mémoire minérale d'une société qui a déjà décidé à votre place ce que vous valez, ce que vous pouvez désirer, la manière dont vous serez punie pour l'avoir désiré. C'est pourquoi son cinéma touche au folk horror avant même que l'étiquette ne circule largement. La communauté n'y est pas protectrice. Elle est le premier théâtre de la cruauté. Le rite n'ouvre pas sur le mystère, mais sur une violence administrée par la coutume.
On aurait tort pourtant de réduire Rondi à un seul film, même si celui-ci suffit à assurer sa place. Son intérêt tient aussi à sa position latérale dans le cinéma italien. Il n'est ni un grand styliste immédiatement reconnaissable à la première image, ni un simple exécutant effacé derrière les modes du moment. Il travaille dans une zone intermédiaire, très fertile, où les tensions culturelles du pays passent dans les formes populaires et semi populaires. Cette position produit un cinéma souvent plus vulnérable, parfois plus inégal, mais aussi plus exposé aux contradictions de son temps. Chez Rondi, l'angoisse religieuse n'est jamais proprement décorative. Elle engage une vision du monde où le sacré a déjà contaminé le social de part en part.
Ce qui rend Il demonio si précieux aujourd'hui, c'est précisément sa résistance à la domestication patrimoniale. Le film ne se laisse pas réduire à un bel ancêtre du cinéma de possession. Il demeure abrasif. La souffrance féminine qu'il met en scène n'a rien d'un simple motif expressionniste. Elle est prise dans un réseau d'humiliations, de fantasmes masculins, d'autorité rituelle et de peur collective. Rondi voit très bien que la violence d'une communauté ne s'exerce pas seulement par la force physique, mais par la nomination. Dire qu'une femme est possédée, c'est déjà réorganiser tout le village contre elle. Le diable, dans ce système, n'est jamais loin du consensus.
Dans une histoire du cinéma de genre, son nom mérite donc mieux qu'une note en bas de page. Il marque un point de croisement rare entre anthropologie religieuse, tragédie sociale et horreur corporelle diffuse. Il rappelle aussi que le cinéma italien n'a pas attendu l'explosion du giallo ni les codifications tardives de l'horreur moderne pour explorer des formes de terreur liées à la coutume, à la honte et à la persécution. À cet égard, Rondi dialogue autant avec la littérature du sacré blessé qu'avec les futurs cinémas de l'exorcisme.
Voir Brunello Rondi aujourd'hui, c'est retrouver un cinéma qui ne sépare pas la peur du tissu moral qui la fabrique. Les films contemporains aiment souvent expliquer leurs monstres, ou les convertir en métaphores élégantes. Rondi procède plus durement. Il montre un monde où la croyance n'est pas un symbole, mais une force concrète qui régit les gestes, les jugements, les exclusions. Son meilleur cinéma donne alors une leçon simple et terrible : le surnaturel fait peur surtout lorsqu'il épouse parfaitement l'ordre social qui prétend vous sauver.
