Azra Deniz Okyay
Avec Ghosts, Azra Deniz Okyay entre dans le cinéma turc contemporain par la ville et par la coupure électrique, c'est-à-dire par deux formes de circulation contrariée. Istanbul, chez elle, n'est pas un décor ni une simple métaphore du chaos moderne. C'est une machine à distribuer l'inégalité, la peur, l'improvisation, le désir de survivre une nuit de plus. Okyay filme la métropole comme un réseau de trajectoires qui se croisent sans se résoudre, et cette structure donne à son cinéma une vivacité profondément politique. Dans la Turquie, peu de premiers longs ont saisi avec une telle énergie l'épuisement social contemporain.
Ce qui frappe dans Ghosts, c'est la manière dont Okyay refuse de choisir entre satire, drame urbain, observation documentaire et tension presque thriller. Le film se déplace de personnage en personnage, de quartier en quartier, de nécessité en nécessité, comme s'il cherchait la forme la plus juste pour une ville où personne n'a le luxe de vivre dans un seul registre. Cette mobilité est sa vraie modernité. Okyay comprend que le présent métropolitain ne se laisse pas raconter par un centre unique. Il faut accepter la fragmentation, la vitesse, le heurt des intérêts contradictoires.
La cinéaste possède aussi un sens très précis de l'espace politique. Les rues, les appartements, les chantiers, les zones de relégation, les couloirs administratifs improvisés: tout porte la marque d'un ordre qui sélectionne ses gagnants et ses laissés-pour-compte. Mais Okyay ne filme pas cette violence comme un schéma. Elle la filme comme une matière vécue. Cela passe par la circulation des corps, par la débrouille, par les visages qui calculent en permanence le prochain mouvement. Dans Les années 2020, ce réalisme nerveux a rarement trouvé une forme aussi nette.
Ce qui rend son cinéma particulièrement fort, c'est qu'il ne se contente pas d'être lucide. Il est aussi traversé par une puissance de mise en scène. Le montage, la couleur, le rythme des déplacements, la manière de faire surgir un détail presque grotesque au milieu d'une situation dure: tout cela produit une œuvre qui pense avec la vitesse. Okyay n'illustre pas la précarité. Elle en construit la pulsation. C'est pourquoi son travail dialogue naturellement avec le drame social, mais aussi avec un cinéma d'auteur qui n'a pas peur de l'énergie.
Pour CaSTV, Azra Deniz Okyay est essentielle parce qu'elle montre comment le spectre peut devenir une figure sociale avant d'être fantastique. Les fantômes de son titre ne sont pas seulement des revenants imaginaires. Ce sont les personnes qu'une ville veut rendre invisibles, les existences tolérées à condition de ne jamais peser. Cette idée rejoint profondément la sensibilité du genre: qu'est-ce qu'une société enterre pour continuer à fonctionner? Et que se passe-t-il lorsque cet enfoui revient hanter le présent?
Azra Deniz Okyay mérite ainsi une place majeure dans le paysage turc contemporain. Entre urbanité électrique, colère politique et sens aigu de la chorégraphie sociale, elle construit un cinéma qui ne sépare jamais la forme du conflit. Ses films avancent vite, mais ils laissent derrière eux une impression durable de ville blessée, de communauté disloquée, de présent travaillé par ses propres revenants.
