Ashley Thorpe
Avec Borley Rectory, Ashley Thorpe a montré qu'on pouvait encore faire du film de fantômes anglais sans se contenter de recycler un patrimoine spectral déjà trop familier. Son geste tient à la rencontre entre animation, archive imaginaire et tradition du récit hanté. C'est un point de départ décisif. Thorpe n'aborde pas le surnaturel comme une vieille mécanique rassurante du gothique britannique. Il le traite comme une question de texture, de survivance et de croyance médiatisée. L'Angleterre qu'il filme n'est pas seulement un pays de légendes. C'est un pays d'images qui ont appris à faire commerce de leurs propres hantises.
Le choix de l'animation compte énormément. Là où la prise de vues réelles risque parfois de naturaliser trop vite l'époque ou le décor, Thorpe utilise le dessin et le mouvement comme des outils d'instabilité. La matière même de l'image garde quelque chose de vulnérable, de tremblé, de réinscriptible. Cette fragilité convient admirablement au récit de hantise. Un fantôme ne vient plus seulement troubler un monde stable ; il apparaît dans un médium déjà travaillé par l'effacement, le retour et la trace. C'est une très belle idée de cinéma.
Thorpe comprend aussi que le folklore anglais n'est intéressant que s'il cesse d'être une vitrine pittoresque. Le Folk Horror britannique a souvent été réduit à quelques emblèmes devenus trop confortables : campagne reculée, rites, pierre ancienne, prêtre inquiet. Borley Rectory prend une autre voie. Il s'intéresse à la fabrication même d'un lieu hanté, à la circulation des récits, à l'ambiguïté des preuves, à la manière dont une communauté veut croire à ce qui l'obsède. Cela rapproche son cinéma du Horreur comme histoire culturelle autant que comme expérience sensorielle.
Le résultat est d'autant plus fort que Thorpe ne choisit jamais entre ironie et croyance. Beaucoup d'œuvres contemporaines traitant du folklore se protègent derrière la distance, comme si l'on devait cligner de l'œil pour parler de fantômes après l'âge du scepticisme. Lui fait mieux. Il accepte la modernité critique sans renoncer à la puissance affective de la hantise. Le spectateur peut penser le mythe tout en le ressentant. Cette coexistence est rare, et précieuse.
Dans le contexte britannique, son travail dialogue forcément avec une longue histoire, des ghost stories victoriennes à la télévision de Noël, des ruines gothiques au cinéma britannique le plus mélancolique. Mais Thorpe ne se contente pas d'habiter cette tradition. Il la démonte partiellement pour en retrouver le noyau vif. Qu'est-ce qu'un témoignage spectral ? Que fait une rumeur à un bâtiment ? Comment l'archive, même fausse ou incertaine, devient-elle une machine à croyance ? Ces questions traversent son œuvre et lui donnent un relief singulier.
Les Années 2020 ont vu revenir avec force des formes d'animation adulte qui ne séparent pas l'expérimentation visuelle du récit populaire. Thorpe s'inscrit dans cette poussée, mais avec un sens très spécifique du patrimoine hanté. Ses films n'ont rien d'une démonstration d'école. Ils sentent l'amour de la matière, des voix, des textures sonores et des légendes qui collent aux murs. Pourtant cet amour n'est jamais naïf. Il sait que toute hantise est aussi une mise en récit.
Il faut enfin saluer sa compréhension du temps. Un fantôme n'effraie pas seulement parce qu'il apparaît. Il effraie parce qu'il dérègle la chronologie, parce qu'il oblige le présent à cohabiter avec une autre couche d'existence. Thorpe traduit cela par son montage, par la vibration de l'animation, par la porosité entre document supposé et invention assumée. Le film devient lui-même un lieu hanté.
Ashley Thorpe mérite donc une place centrale dans une réflexion contemporaine sur le fantastique britannique. Il ne traite ni l'archive ni le folklore comme accessoires de prestige. Il en fait la matière même d'un cinéma où la peur naît de la persistance des récits, de l'incertitude des preuves et de la fragilité des images. En d'autres termes, il rappelle que les fantômes les plus tenaces ne vivent pas seulement dans les maisons. Ils vivent dans les formes mêmes par lesquelles une culture apprend à se souvenir de ce qu'elle n'arrive pas à abandonner.
