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Aritz Moreno - director portrait

Aritz Moreno

On ne rencontre pas Aritz Moreno par une idée générale, mais par le choc très concret de Advantages of Travelling by Train, film espagnol qui semble avoir été écrit sous l'effet combiné d'un cauchemar administratif, d'un goût du récit emboîté et d'une méfiance joyeuse envers toute stabilité psychologique. C'est un point d'entrée parfait, parce qu'il révèle immédiatement un réalisateur attiré par les structures cassées, les points de vue suspects et les mondes où la normalité n'est qu'un habillage provisoire.

Moreno appartient à cette partie du cinéma espagnol qui préfère la torsion au confort. L'Espagne a toujours su produire des formes d'excès très différentes les unes des autres, du grotesque baroque au réalisme halluciné, du thriller moral au fantastique carnavalesque. Moreno capte quelque chose de cette tradition sans la répéter scolairement. Son geste paraît plus contemporain, plus fragmenté, nourri par une culture de l'instabilité narrative où le récit lui-même devient un terrain de contamination.

Advantages of Travelling by Train est fascinant parce qu'il traite l'histoire comme une machine à produire du soupçon. Qui parle vrai ? À quel niveau du récit se trouve-t-on ? Le film ne pose pas ces questions pour le seul plaisir du puzzle. Il les utilise pour créer une expérience morale et sensorielle, où chaque nouvelle révélation enlaidit un peu plus le monde. Moreno comprend très bien qu'un film peut être drôle, grotesque et profondément malsain dans le même mouvement. C'est une qualité précieuse, surtout pour le public du thriller et des marges du fantastique.

Sa mise en scène tire une grande force de cette alliance entre contrôle et dérapage. Les cadres, les décors, la circulation des corps paraissent tenus avec précision, mais cette précision n'a rien de rassurant. Elle ressemble plutôt à la minutie d'un dispositif prêt à se retourner contre la logique qu'il semble promettre. On retrouve là une parenté diffuse avec certaines traditions espagnoles de la satire noire, où la société entière donne l'impression d'être construite sur une blague qui a déjà mal tourné.

Il faut aussi souligner la place de Moreno dans les années 2020, période où une partie du cinéma européen de genre a recommencé à prendre des risques formels tout en conservant un accès réel au plaisir du récit. Trop d'œuvres se contentent de choisir entre l'énigme abstraite et le mécanisme illustratif. Moreno, lui, veut les deux : le jeu et le poison, l'élégance de construction et la sensation que tout est déjà en train de pourrir derrière les apparences. C'est une ambition plus rare qu'elle ne devrait l'être.

Ce qui intéresse particulièrement CaSTV, c'est son intelligence de la contamination mentale. Beaucoup de films parlent de folie ou de trouble psychique avec une lourdeur démonstrative. Moreno préfère dérégler la logique même du récit, de sorte que le spectateur ne puisse plus se tenir proprement à distance. Le malaise n'est pas un thème, c'est une procédure. On ne regarde pas un personnage devenir instable de l'extérieur. On entre dans une machine narrative qui nous prive progressivement de repères fiables.

Cette méthode le rattache à une lignée de cinéma d'auteur qui aime l'impureté, le mélange des registres, l'humour comme vecteur de violence. Chez Moreno, le grotesque n'adoucit rien. Il rend tout plus coupant. Les personnages deviennent des surfaces de projection pour les fantasmes, les humiliations, les manipulations et les récits mensongers que la société produit à la chaîne. C'est un cinéma qui se méfie de la transparence et qui a raison de le faire.

Aritz Moreno s'impose ainsi comme une voix particulièrement excitante du bizarre européen contemporain. Son meilleur film ne nous demande pas simplement de suivre une intrigue. Il nous invite à accepter que l'intrigue elle-même soit contaminée, infectée par des récits concurrents, des désirs honteux, des inventions perverses. Il y a là une vraie leçon de cinéma : ce qui déstabilise le plus n'est pas toujours le monstre visible, mais la forme qui retire lentement au monde son droit de paraître cohérent. Moreno travaille exactement à cette disparition du sol, avec un plaisir féroce.