Arielle Dombasle
Chez Arielle Dombasle, le kitsch n’est jamais une excuse. C’est une arme de stylisation, parfois une provocation, souvent une manière de faire surgir dans le cinéma français une théâtralité excessive que beaucoup préfèrent traiter avec condescendance. Il faut refuser cette condescendance. Dombasle filme comme quelqu’un qui sait que le bon goût est souvent la police la plus docile de l’imaginaire. Son travail va chercher ailleurs : du côté du fantasme, de l’artifice, de l’érotisme baroque, du jeu avec les surfaces et les poses. Cette orientation suffit à la rendre singulière.
Ancrée dans la France, tout en conservant une aura profondément transnationale, elle travaille contre une certaine pudeur du cinéma d’auteur hexagonal. Là où tant d’œuvres françaises veulent prouver leur sérieux par la retenue, Dombasle assume l’excès comme principe de forme. Mais cet excès n’est pas vide. Il sert à explorer des identités fabriquées, des imaginaires de désir, des fictions de soi qui tiennent à la fois de la parade et de la blessure. Le décor, le costume, le jeu, la musique, tout participe à une économie de la performance où le vrai n’existe jamais sans masque.
Dans les Années 2000 puis les Années 2010, une partie importante du cinéma européen a considéré l’ornement avec suspicion, comme s’il fallait choisir entre la pensée et la stylisation. Dombasle, elle, a continué à défendre une autre idée : l’artifice pense lui aussi, parfois mieux que le réalisme. Cette conviction la place, par moments, à proximité d’un certain genre glamour, décadent, volontiers vampirique dans son rapport aux apparences. Le trouble naît de ce que les surfaces séduisent autant qu’elles signalent leur propre mensonge.
Ce rapport aux surfaces n’a rien de superficiel. Il touche à une question plus profonde : comment se construire dans un monde où la féminité est toujours déjà codée, regardée, consommée ? Dombasle répond en poussant la codification jusqu’à la stylisation consciente. Ce geste peut sembler camp, et il l’est parfois avec jubilation. Mais il contient aussi une critique. En exagérant les poses, en théâtralisant les images, elle rend visible la dimension fabriquée des rôles imposés. Le cinéma devient alors à la fois fête et démontage.
Il faut également souligner le rapport de Dombasle au temps. Ses films ne cherchent pas à être "contemporains" au sens plat du terme. Ils circulent entre citations, héritages, rêveries, mythologies personnelles. Cette liberté peut désorienter, surtout dans un paysage culturel qui exige des œuvres immédiatement lisibles. Mais c’est précisément ce qui fait sa valeur. Elle refuse de réduire le cinéma à un commentaire sociologique instantané. Elle maintient l’idée que l’image peut être un espace de sortilège, de jeu érudit, de fantaisie dangereuse.
Pour CaSTV, Arielle Dombasle est intéressante parce qu’elle rappelle que l’étrangeté cinématographique ne relève pas seulement du noir, du grave ou du sinistre. Elle peut aussi surgir de l’excès décoratif, de la théâtralité poussée jusqu’au point où elle devient inquiétante, de l’érotisme si travaillé qu’il bascule dans l’irréel. Cette voie, trop souvent disqualifiée par le bon goût, mérite d’être prise au sérieux. Elle fait partie de l’histoire secrète d’un cinéma du trouble.
Dombasle n’est pas une cinéaste de la mesure. Tant mieux. La mesure, dans son cas, aurait produit des films convenables et vite oubliés. L’outrance lui permet au contraire de défendre un imaginaire où le féminin, la pose, le luxe factice et la mélancolie peuvent se croiser sans demander pardon. Ce mélange de frivolité apparente et de détermination formelle donne à son œuvre une allure très particulière, parfois irritante, souvent fascinante.
Arielle Dombasle mérite ainsi d’être regardée comme une figure de résistance esthétique. Résistance aux hiérarchies de goût, au naturalisme obligatoire, à la réduction des corps à une vérité supposée plus noble que leurs déguisements. Son cinéma ne dit pas que le masque cache l’être. Il dit plutôt que l’être n’arrive jamais sans masque, et que c’est dans cette cohabitation instable que le trouble commence.
