Andy Milligan
Avec The Ghastly Ones, Andy Milligan installe d'emblée un monde où tout semble légèrement de travers : les corps, les cadres, les décors, les voix, le bon goût lui-même. Il serait facile de ranger son cinéma dans la simple catégorie du mauvais film culte, du nanar aimable ou de l'exploitation fauchée. Ce serait une manière confortable de ne pas voir ce qui s'y joue réellement. Milligan appartient à cette lignée de cinéastes pour qui le manque de moyens ne produit pas seulement des défauts, mais une texture agressive, presque hallucinée, qui finit par devenir un langage.
Dans le paysage souterrain des États-Unis des années 1960 et années 1970, il fait figure d'anomalie. Ses films semblent souvent fabriqués contre les règles les plus élémentaires de la fluidité classique. Les raccords accrochent, le son dérape, le montage coupe à vif, les acteurs se lancent des répliques comme des projectiles empoisonnés. Mais cette rudesse ne relève pas d'une simple incompétence. Elle correspond à un monde moralement détraqué, saturé de ressentiment, de désir tordu et de violence domestique. Chez Milligan, même un film en costumes peut ressembler à une scène de règlement de comptes familial tournée dans une cave.
Bloodthirsty Butchers, Torture Dungeon ou Guru, the Mad Monk montrent bien cette cohérence. Il investit l'horreur gothique, le film historique, le mélodrame sordide, mais tout passe à travers la même sensibilité électrique et malsaine. Ses personnages ne sont presque jamais héroïques. Ils sont méchants, lâches, hystériques, jaloux, humiliés, et souvent tout cela à la fois. Le cinéma de Milligan ne connaît pas la distinction rassurante entre monstres et victimes. Chacun y semble déjà contaminé par une bassesse commune. Cette absence de noblesse est l'une de ses vérités les plus dérangeantes.
Il faut aussi prendre en compte son ancrage dans des circuits marginaux, queer, artisanaux, très éloignés du prestige cinéphile qui décide ensuite des panthéons. Milligan a longtemps été maintenu à distance, comme si l'histoire du cinéma de genre pouvait se contenter de quelques maîtres reconnus et laisser de côté les figures plus sales, plus instables, plus embarrassantes. Pourtant, son œuvre dit quelque chose d'essentiel sur l'économie affective de l'exploitation : la rage, la frustration, le besoin de produire malgré tout, la croyance qu'un film peut exister même si tout semble conspirer contre lui.
Cette énergie du malgré tout donne à ses meilleurs moments une puissance singulière. On ne regarde pas Milligan pour la perfection d'une forme. On le regarde pour la violence d'un climat. Il suffit parfois d'une pièce trop petite, d'un visage mal éclairé, d'une scène de dispute qui s'éternise pour que naisse un malaise que beaucoup de productions mieux financées ne savent pas atteindre. Le grotesque, chez lui, ne dissipe pas l'angoisse. Il la rend plus intime, plus collante. On rit parfois, mais d'un rire nerveux, presque coupable.
Réhabiliter Andy Milligan ne signifie pas nier l'irrégularité ou les accidents de son cinéma. Cela signifie reconnaître qu'il existe des œuvres trop rugueuses pour entrer facilement dans les catégories habituelles du bon goût critique, et que cette rugosité peut elle-même devenir une force. Dans l'histoire du cinéma d'exploitation américain, Milligan reste une figure extrême, inconfortable, indispensable. Il rappelle que le genre n'est pas seulement une affaire d'efficacité ou de style maîtrisé. Il peut aussi être le lieu d'une expression malade, brouillonne, violemment personnelle. Ses films ressemblent à des objets endommagés, et c'est précisément de cette détérioration qu'ils tirent leur pouvoir toxique.
