Adam Rehmeier
Avec Dinner in America, Adam Rehmeier signe l'un des films les plus exactement anarchiques du cinéma américain récent : une romance punk, vulgaire, tendre et agressive à la fois, qui comprend que la marginalité n'a d'intérêt au cinéma que si elle garde son potentiel de nuisance. L'entrée est idéale parce qu'elle ne ressemble à aucune autre dans cette liste. Rehmeier ne filme pas des outsiders pour leur conférer une noblesse compensatoire. Il filme des êtres abrasifs, souvent pénibles, parfois magnifiques, dont l'énergie tient au refus obstiné de devenir fréquentables pour le regard dominant.
Ce choix de ton éclaire toute son œuvre. Rehmeier vient d'une tradition de cinéma indépendant où la provocation peut vite devenir posture. Ce qui le distingue, c'est qu'il la relie toujours à une chaleur tordue, à un désir de communauté improbable, à une véritable curiosité pour les formes de déraillement affectif. Dans The Bunny Game, cette logique bascule vers une zone autrement plus brutale, proche de l'épreuve sensorielle. Le film a divisé, et c'est normal. Mais il révèle déjà une fidélité au corps comme lieu de violence concrète, non comme surface abstraite de transgression.
Rehmeier n'est pas un moraliste, et c'est tant mieux. Il ne distribue pas ses personnages selon une cartographie de la vertu. Il les laisse entrer en collision avec les normes de classe, de goût, de respectabilité et de désir. Cette liberté donne à son cinéma une texture rare. On n'y sent ni cynisme automate, ni sentimentalisme caché sous les insultes. On y sent plutôt une compréhension très fine de la manière dont certaines existences se fabriquent contre le monde, avec les dégâts et les fulgurances que cela implique. C'est là que son travail devient bien plus riche qu'une simple étiquette de cinéma culte.
La mise en scène accompagne cette énergie par un goût du débordement contrôlé. Même lorsque le récit semble partir dans tous les sens, Rehmeier sait exactement quel type de vibration il cherche. Il veut que le spectateur ressente la pulsation d'un milieu, d'un duo, d'une scène, d'une colère. Cette manière de construire le rythme le rapproche parfois du cinéma punk et de la comédie noire, mais avec une violence latente qui peut, selon les films, glisser vers des zones franchement horrifiques.
Dans les années 2020, Dinner in America a confirmé ce que certains pressentaient déjà : Rehmeier sait filmer l'amour comme une alliance de parias sans l'aseptiser. Le film n'adoucit pas ses personnages pour gagner l'affection du public. Il laisse au contraire leur langage, leurs manies et leur agressivité exister pleinement. C'est pourquoi la tendresse qui s'y dégage a du poids. Elle n'est pas le produit d'une réconciliation avec la norme. Elle naît dans le maintien de la dissonance.
Pour CaSTV, Adam Rehmeier est précieux parce qu'il rappelle que l'étrangeté sociale peut être jouissive, romantique et violente dans le même mouvement. Son cinéma aime les corps trop bruyants, les affects mal tenus, les gestes qui compromettent la paix publique. Mais il sait aussi que derrière cette fureur se tient une question profondément mélancolique : comment vivre quand le monde n'a de place que pour des versions corrigées de nous-mêmes ? Rehmeier répond par le fracas, la saleté, l'élan. Ce n'est pas toujours confortable. C'est souvent très vivant.
