Yannis Veslemes
Il faut parler de Yannis Veslemes à partir de Norway, objet nocturne et pop où le film de vampire, la mélancolie urbaine et l'étrangeté musicale se mêlent avec une liberté peu commune. C'est une entrée idéale parce qu'elle révèle d'emblée ce qui fait sa singularité : Veslemes n'utilise pas le genre pour stabiliser une identité de cinéaste, mais pour ouvrir des passages entre des tonalités que beaucoup garderaient séparées. Chez lui, le bizarre n'est jamais une décoration. C'est un régime de monde, une manière de faire vibrer le récit à une fréquence légèrement décalée.
Cette fréquence a quelque chose de précieux dans les Années 2010 et les Années 2020. Une grande partie du cinéma européen de genre oscille entre sécheresse conceptuelle et démonstration de singularité calculée. Veslemes, au contraire, semble animé par une nécessité plus instinctive. Ses films avancent comme s'ils inventaient leur propre météo. On y croise le horreur, le fantasy, la comédie étrange, le film musical parfois, mais rien n'y ressemble à un exercice de collage postmoderne. L'hybridité procède d'une respiration naturelle.
Ce qui frappe d'abord, c'est le rapport au rythme. Veslemes a un sens très particulier de la pulsation : une scène peut paraître nonchalante puis basculer vers une intensité trouble, une énergie pop peut soudain révéler une tristesse sourde, une figure monstrueuse peut être à la fois drôle, pathétique et réellement inquiétante. Ce travail sur les changements d'intensité lui permet d'éviter l'ironie anesthésiante qui affaiblit tant de films excentriques. Il ne se moque pas de ses créatures ni de ses affects. Il les laisse cohabiter dans toute leur contradiction.
Cette contradiction est au coeur de son univers. Les personnages de Veslemes vivent souvent dans un entre-deux affectif et ontologique. Ils désirent sans être rassurés, errent sans véritable liberté, traversent des espaces nocturnes qui ont l'air à la fois familiers et détachés du réel. La ville, la musique, les lumières, les visages composent une atmosphère où l'identité cesse d'être un bloc stable. C'est là que son cinéma devient vraiment intéressant. Il comprend que le monstre n'est pas seulement une altérité extérieure ; il peut être la forme sensible d'une appartenance trouble au monde.
On pourrait croire qu'un tel programme produit un cinéma purement stylisé. Ce serait une erreur. Veslemes a bel et bien le goût des textures et des atmosphères, mais celles-ci ne flottent jamais hors sol. Elles servent à capter des états de fatigue, de désir, d'exil intérieur, de décalage culturel ou générationnel. L'étrange, chez lui, n'est pas une excuse pour quitter le réel. C'est une méthode pour l'approcher autrement, avec davantage de porosité et moins de confiance dans les catégories fixes.
Il faut également saluer son rapport à la cinéphilie. Oui, son univers dialogue avec des traditions visibles, du cinéma de vampires aux nuits synthétiques d'une certaine pop culture européenne. Mais cette mémoire n'est jamais brandie comme un capital symbolique. Elle est absorbée, remaniée, parfois même tendrement malmenée. Veslemes n'imite pas un répertoire, il s'y promène avec ses propres nerfs. Ce détail compte, parce qu'il sépare les oeuvres vivantes des simples compilations de goût.
Dans le contexte de CaSTV, Yannis Veslemes est donc une figure essentielle de la périphérie fertile du genre. Il rappelle que le cinéma fantastique peut rester sensuel, joueur et mélancolique tout en conservant une véritable puissance de dérangement. Il n'a pas besoin de choisir entre sophistication et plaisir, entre distance et affect, entre pop et noirceur. C'est cette absence de choix forcé qui fait sa valeur. Ses films avancent comme des chansons malades qu'on continuerait pourtant à danser.
Ce qu'ils laissent derrière eux est moins un message qu'une vibration. Une manière de sentir que la nuit urbaine contient encore des promesses de fiction, que le monstre peut redevenir une figure triste et désirable, que l'artifice lui-même peut retrouver de la nécessité. Veslemes appartient à ces cinéastes rares qui savent faire d'un monde stylisé autre chose qu'une vitrine : un espace de trouble réel. Quand cela arrive, le genre cesse d'être une catégorie. Il redevient une expérience.
