Valérie Leclair
Avec Le chant des ruines, Valérie Leclair inscrit le cinéma de Canada dans une veine où l'espace n'est jamais neutre, où la géographie devient une mémoire nerveuse et parfois une menace à peine contenue. Son travail ne cherche pas l'horreur comme événement spectaculaire. Il préfère les zones de porosité entre documentaire, fiction et sensation pure, là où un visage, une maison ou un territoire commencent à sembler plus chargés qu'ils ne devraient l'être. Cette manière de filmer donne à ses œuvres une tension peu commune: quelque chose y tremble toujours sous la surface, sans que le film éprouve le besoin de l'expliquer.
Leclair appartient à cette génération de cinéastes pour qui l'intime ne peut plus être isolé du paysage politique, affectif et environnemental. Ses films regardent les êtres à partir de ce qui les entoure, mais aussi à partir de ce qui les déborde. Ce sont souvent des récits de présence fragilisée. Les personnages y avancent dans des lieux qui les accueillent mal ou qui paraissent conserver l'empreinte d'une violence plus ancienne. Dans le contexte des années 2010 et des années 2020, cette sensibilité a pris une importance particulière, parce qu'elle répond à un monde où l'expérience quotidienne est saturée d'alertes, de pertes et de mémoires inachevées.
Ce qui distingue Valérie Leclair, c'est son refus du surlignage. Elle ne grossit pas les signes d'étrangeté, elle les laisse se déposer. Un cadre fixe, un déplacement hésitant, une lumière qui semble légèrement trop froide: il en faut parfois très peu pour que le réel se mette à glisser. Cette économie de moyens n'est pas une modestie contrainte, c'est une poétique. Elle suppose une confiance rare dans la durée du plan, dans les puissances du hors champ, dans la capacité du spectateur à sentir qu'un équilibre se défait. À cet endroit, son cinéma touche souvent à une forme de expérimental discret, mais jamais déconnecté des corps et des vies.
On peut aussi lire son œuvre comme une réflexion sur la survivance. Que reste-t-il après une rupture, après une disparition, après le passage d'une communauté par la violence ou le déni? Leclair ne répond pas frontalement. Elle construit plutôt des films où les réponses sont disséminées dans les textures: un mur abîmé, une route vide, une parole interrompue, une résistance du son. Elle sait que certains traumatismes n'entrent pas dans le discours, ou alors trop tard. C'est pourquoi ses images travaillent souvent comme des chambres d'écho. Elles ne racontent pas seulement une histoire, elles gardent quelque chose en réserve, quelque chose qui continue de résonner après la projection.
Dans le cinéma québécois et canadien contemporain, cette manière de tenir ensemble le sensible et l'inquiétant est précieuse. Trop de films traitent le malaise comme une esthétique prête à l'emploi. Leclair, au contraire, gagne sa gravité. Elle la construit par attention, par précision, par fidélité aux lieux et aux temporalités qu'elle filme. Même quand ses projets semblent de petite échelle, ils possèdent une profondeur qui excède leur format. C'est ce qui les rend si compatibles avec l'imaginaire de CaSTV: non pas des œuvres de genre au sens étroit, mais des films qui comprennent que le monde ordinaire est déjà rempli de présences instables.
Voir Valérie Leclair aujourd'hui, c'est voir une cinéaste qui travaille la frontière où la fiction commence à sentir le document et où le document, à son tour, devient hanté par ce qu'il ne peut pas entièrement saisir. Le chant des ruines reste un bon point d'entrée parce qu'on y entend déjà cette voix, ferme et sans décor inutile. C'est une œuvre qui regarde les lieux comme des organismes blessés, les êtres comme des récepteurs de forces trop vastes pour eux. Dans un paysage cinématographique souvent pressé d'expliquer, Leclair choisit mieux: elle écoute, elle observe, elle laisse l'inquiétude faire son travail de vérité.
