Valentin Merz
De noche los gatos son pardos arrive dans le cinéma européen récent comme un objet qui ne demande la permission à personne. Valentin Merz y mêle désir, théâtralité, violence et humour noir dans une forme qui refuse de choisir entre l'expérience queer, la satire de milieu et la contamination du récit par quelque chose de beaucoup plus inquiétant. Le résultat n'est pas seulement provocateur. Il est surtout libre, et cette liberté donne au film une énergie que peu de premières œuvres savent atteindre sans se dissoudre dans l'effet.
Ce qui rend Merz immédiatement reconnaissable, c'est son goût pour les espaces où les identités se jouent, se maquillent, se défient et se décomposent à vue. Chez lui, la représentation n'est jamais un simple thème. C'est une matière dramatique. Les personnages se construisent dans la performance, dans l'excès, dans le désir d'être vus autrement que selon les catégories qui les assignent. Mais cette politique de la métamorphose ne conduit pas à un optimisme facile. Merz sait que jouer avec les formes de soi, c'est aussi s'exposer au ridicule, à la domination, à la cruauté des groupes. Son cinéma travaille précisément cet écart entre émancipation et vulnérabilité.
Dans ce sens, il est logique que son œuvre touche par moments à l'Horreur sans s'y installer docilement. La peur n'y surgit pas comme un code de genre plaqué sur des personnages préalablement typés. Elle naît du trouble même des apparences, de la manière dont une scène festive peut révéler sa part de prédation, dont un jeu de rôle peut devenir un dispositif de violence réelle. Merz comprend quelque chose de crucial : la nuit, la fête et l'érotisme ne sont pas seulement des promesses de libération cinématographique. Ce sont aussi des milieux instables, où la hiérarchie, l'humiliation et le fantasme peuvent muter très vite.
On peut situer son travail dans la Suisse et l'Europe des Années 2020, mais il n'a rien de l'objet culturel poliment internationalisé. Il résiste à la neutralisation festivalière qui rend tant de films interchangeables sous prétexte d'audace. Chez Merz, l'audace ne consiste pas à cocher des thèmes contemporains. Elle consiste à risquer une forme, à accepter l'inconfort, à laisser les tonalités se contaminer plutôt que de les ranger proprement. Cela donne un cinéma traversé de tensions réelles, et non simplement décoré de transgression.
Il faut insister aussi sur son sens du collectif. Beaucoup de films sur les milieux alternatifs ou artistiques tombent dans deux pièges symétriques : l'idéalisation naïve ou le mépris narquois. Merz évite les deux. Il filme les communautés comme des espaces de désir, d'invention et de refuge, mais aussi comme des scènes de lutte symbolique, de jalousie, de pouvoir et d'abandon. Cette ambivalence donne de l'épaisseur à ses personnages. Personne n'est réduit à une fonction exemplaire. Chacun transporte une manière d'habiter la fragilité.
La mise en scène, enfin, mérite qu'on s'y arrête. Merz aime les textures nocturnes, les couleurs artificielles, les surfaces où le glamour se fissure légèrement. Son cinéma sait être beau sans chercher la belle image comme preuve d'importance. La beauté y est souvent inquiète, traversée d'un sentiment d'instabilité. On a l'impression qu'un plan peut basculer à tout moment, qu'une scène de séduction peut révéler une violence sourde, qu'un décor de fiction personnelle peut devenir une cage. C'est précisément cette disponibilité au basculement qui fait sa force.
Pour CaSTV, Valentin Merz incarne une voie contemporaine particulièrement stimulante : un cinéma qui comprend que le genre, la sexualité, la performance et le malaise social peuvent se rencontrer dans une même forme sans se neutraliser. Il ne s'agit pas d'ajouter un peu d'étrangeté à un récit déjà balisé. Il s'agit de concevoir le film lui-même comme zone instable, comme surface de friction entre plaisir, masque et menace. Merz ne filme pas seulement des personnages qui jouent. Il filme le moment où le jeu cesse de protéger.
