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Ulrike Ottinger - director portrait

Ulrike Ottinger

Dans Freak Orlando, Ulrike Ottinger traite le grotesque comme une fête de fin du monde, un défilé de corps, de costumes, de mythes et d'identités qui refusent obstinément de rentrer dans la discipline du réel. C'est une entrée idéale sur CaSTV, parce qu'elle dit tout de sa méthode. Ottinger ne cherche ni le naturalisme, ni la bienséance narrative, ni la petite distinction arthouse qui s'excuse d'aimer l'excès. Elle travaille au contraire dans l'hypertrophie, la mascarade, le collage, la dérive, avec un goût très sûr pour les formes qui rendent le monde plus instable et plus libre.

Il faut donc la lire autrement qu'une simple figure du nouveau cinéma allemand. Bien sûr, l'Allemagne reste un cadre essentiel, notamment pour comprendre le Berlin des années 1970 et 1980s où son œuvre prend son élan. Mais Ottinger se situe déjà en travers des hiérarchies attendues. Là où d'autres cherchent l'intériorité grave ou la chronique sociale assombrie, elle préfère la stylisation, l'excès théâtral, la fiction comme terrain de travestissement et de déplacement. Son cinéma touche à l'experimental, au surreal, à la fantasy et par moments au gothic, sans accepter de se laisser réduire à une seule case.

Les premiers grands titres posent une constellation très nette. Madame X: Eine absolute Herrscherin est déjà un film de pouvoir, de désir et de navigation mythologique où les identités se recomposent dans un univers artificiel, baroque et volontiers pirate. Bildnis einer Trinkerin transforme la dérive alcoolisée en performance urbaine et en geste d'insubordination féminine. Puis Freak Orlando et Dorian Gray im Spiegel der Boulevardpresse font exploser la machine. Ottinger y attaque la normalité par saturation visuelle, par jeu de rôle, par détournement de la littérature, par goût du cirque et du monstre. Chez elle, le monstrueux n'est pas une anomalie morale. C'est souvent l'endroit depuis lequel la vérité regarde enfin le monde prétendument civilisé.

Cette idée est capitale pour une lecture CaSTV. Beaucoup de films d'Ottinger n'appartiennent pas à l'horreur au sens strict, mais ils comprennent parfaitement ce que le genre sait faire de mieux: désordonner les catégories, rendre les corps ambigus, exposer le théâtre social comme dispositif de violence. Son cinéma aime les figures excentriques, les communautés de marge, les hiérarchies déplacées, les travestissements qui révèlent mieux qu'ils ne cachent. Il y a là une logique de contamination permanente entre identité, décor et performance. Le spectateur n'est jamais installé confortablement devant une histoire. Il est invité dans un monde qui lui demande d'abandonner ses réflexes de classement.

Johanna d'Arc of Mongolia marque un autre déplacement majeur. Le film commence presque comme une fantaisie ferroviaire très européenne, puis s'ouvre à une traversée plus vaste où fiction, ethnographie, spectacle et rêve se mélangent. Ce glissement est typique d'Ottinger. Elle adore les seuils. Les trains, les ports, les hôtels, les cabarets, les camps, les marchés, les lieux où des régimes d'image différents se rencontrent et se déforment mutuellement. On pourrait parler de voyage, mais le mot reste trop sage. Ce qu'elle organise, c'est une collision d'imaginaires, parfois joyeuse, parfois ironique, toujours très consciente des regards qui se croisent.

La suite documentaire ne contredit pas cette ligne. Au contraire, elle l'élargit. De Taiga à Exil Shanghai, de Under Snow à Chamisso's Shadow ou Paris Calligrammes, Ottinger filme le monde avec une curiosité réelle pour les formes de vie, les rituels, les mémoires, les minorités, les circulations. Mais elle ne se convertit jamais à un documentaire platement informatif. Elle garde l'œil de la plasticienne et de la conteuse. Même lorsqu'elle observe, elle cadre comme quelqu'un qui sait que toute image est déjà une scène. C'est ce qui rend ses films si vivants et si difficiles à discipliner.

Il faut aussi parler de sa relation aux corps. Ottinger n'a pas besoin de mutilation graphique pour approcher une forme de radicalité corporelle. Elle obtient souvent cette intensité par le costume, la pose, la frontalité, le temps accordé à une apparition, la manière dont une silhouette résiste au sens immédiat. Un corps ottingerien n'est jamais seulement un personnage. C'est une figure, parfois une icône, parfois un défi lancé aux normes de genre, de beauté, de classe ou d'appartenance culturelle. Sous cet angle, son œuvre peut dialoguer avec certaines zones du body-horror, mais sur un mode conceptuel, carnavalesque, anti-biologique.

Pour CaSTV, Ulrike Ottinger est donc une cinéaste indispensable des frontières mouvantes entre experimental, surreal, fantasy et grotesque politique. Elle appartient à ces auteurs qui rappellent que le cinéma de l'étrange ne vit pas seulement dans le meurtre, le démon ou la maison hantée. Il vit aussi dans le costume qui déborde, dans la scène qui refuse d'obéir, dans le corps qui n'accepte pas d'être lu correctement, dans le décor qui transforme le monde en carnaval critique. Chez Ottinger, le bizarre n'est pas un assaisonnement. C'est une méthode de connaissance.