Tyler Taormina
Avec Ham on Rye, Tyler Taormina transforme la banlieue américaine en rituel de passage à la fois tendre, bizarre et légèrement spectral. Ce film suffit à faire comprendre ce qui le rend singulier : il prend des situations collectives, souvent liées à l'adolescence ou à la famille, et les filme comme si elles appartenaient déjà à une mémoire flottante, à moitié vécue, à moitié rêvée. Chez lui, le quotidien n'est jamais banal. Il est traversé par une sensation de décalage qui touche parfois au fantomatique sans avoir besoin de le nommer.
Taormina travaille dans des espaces très reconnaissables, maisons modestes, rues calmes, réunions de quartier, écoles, fêtes locales, mais il les prive de leur évidence. Les dialogues semblent venir d'un monde légèrement latéral. Les visages apparaissent comme saisis dans une durée incertaine. Les groupes se rassemblent selon des logiques qui tiennent à la fois de la coutume sociale et du rêve collectif. Cette qualité de suspension donne à son cinéma une identité très forte au sein des États-Unis indépendants récents.
Il y a chez lui une parenté lointaine avec certaines formes du fantastique domestique, mais débarrassées du besoin de démontrer l'étrange. Dans Ham on Rye comme dans Christmas Eve in Miller's Point, l'essentiel tient à la modulation du ton. Un geste ordinaire persiste un peu trop longtemps, une tradition locale devient un protocole opaque, une lumière transforme un salon en décor mental. Taormina sait que l'inquiétude la plus durable naît souvent de ce qui ne se dérègle qu'à peine.
Cette approche lui permet d'éviter deux pièges fréquents du cinéma de banlieue. D'un côté, il ne se moque pas de ses personnages avec distance ironique. De l'autre, il ne les sanctifie pas dans une nostalgie confortable. Il les laisse exister dans leur gaucherie, leur douceur, leur confusion. Ses films regardent les communautés avec une curiosité affectueuse, mais sans effacer la gêne et l'étrangeté qui les traversent. Le voisinage, la fête de famille, la tradition locale deviennent des scènes où se rejouent l'inclusion, l'exclusion et la peur du passage du temps.
Le travail visuel de Taormina mérite une attention particulière. Couleurs assourdies, cadres légèrement excentrés, gestion très sensible du hors champ : tout concourt à faire sentir que le monde filmé n'est pas exactement stable. On pense parfois à une vieille photographie retrouvée, parfois à un souvenir reconstruit, parfois à un rêve collectif dont personne ne serait vraiment l'auteur. Cette plasticité discrète donne à ses films une texture immédiatement reconnaissable, loin des automatismes du naturalisme indépendant.
Dans les années 2020, alors que beaucoup d'œuvres américaines sur la jeunesse ou la famille choisissent soit l'ironie sèche, soit le pathos franc, Taormina invente un troisième tempo. Il avance par accumulation de sensations, par flottements, par cérémonies minuscules. Son cinéma semble toujours sur le point de basculer vers autre chose, vers la fable, vers le cauchemar doux, vers la pure réminiscence. C'est précisément ce bord qui le rend fascinant.
Pour CaSTV, Tyler Taormina importe parce qu'il rappelle que l'étrange ne réside pas seulement dans l'exception. Il se trouve aussi dans les rites locaux, dans les repas de famille, dans les départs à peine formalisés, dans la manière dont une communauté enveloppe les siens tout en leur imposant ses formes. Son art consiste à écouter ce bourdonnement. Il en tire des films qui paraissent d'abord modestes, puis laissent une trace plus tenace qu'attendu : celle d'une Amérique intime où chaque tradition a déjà quelque chose d'un sortilège.
