Tim Fehlbaum
Avec Hell, Tim Fehlbaum signe un post-apocalyptique qui refuse l'ivresse du chaos pour revenir à quelque chose de plus ancien et de plus cruel: la fatigue des corps exposés à un monde devenu inhabitable. Ce point de départ suffit à distinguer son cinéma. Fehlbaum ne s'intéresse pas à l'apocalypse comme feu d'artifice terminal, mais comme modification concrète des conditions de vie, du rapport à la lumière, à l'eau, à l'abri, à l'autre. Ses films avancent ainsi dans une logique de raréfaction. Tout y semble plus sec, plus dur, plus compté.
Cette économie du manque est d'abord visuelle. Fehlbaum cadre des espaces ouverts qui n'offrent pourtant aucune respiration, comme si l'horizon lui-même avait cessé d'être une promesse. Le soleil, loin d'éclairer, attaque. Les routes ne mènent pas vers une reconstruction, mais vers d'autres formes de prédation. Il y a là une vraie intelligence de la matérialité post-catastrophe. Au lieu d'illustrer la fin du monde par accumulation de ruines spectaculaires, il s'attache à ce que la catastrophe fait au moindre déplacement, au moindre échange, au moindre geste de survie.
Cela l'inscrit fortement dans le cinéma de science-fiction européen, une tradition qui a souvent mieux compris que sa cousine hollywoodienne qu'un futur inquiétant se mesure d'abord à la pression qu'il exerce sur l'espace quotidien. Fehlbaum ne cherche pas à compenser son budget par de la grandiloquence. Il préfère la rigueur. Cette rigueur donne à ses images une qualité presque morale. Rien n'est là pour décorer le désastre. Tout sert à rappeler que le monde s'est réorganisé autour de la pénurie, de la violence défensive et de la peur élémentaire.
Le contexte germanophone importe aussi, même si Fehlbaum circule entre plusieurs cadres de production. Son cinéma hérite d'une certaine sécheresse européenne, d'une méfiance envers le spectaculaire comme solution imaginaire. Cela ne veut pas dire qu'il serait purement cérébral. Au contraire, ses films savent produire une tension physique très nette. Simplement, cette tension vient de la mise en situation et non de la surenchère. Quand un personnage traverse un espace découvert, quand une communauté impose ses règles de survie, on comprend que le vrai danger n'est pas seulement dehors. Il est dans la logique sociale que la catastrophe a rendue légitime.
Cette dimension sociale rapproche par moments son travail de l'horreur. Chez Fehlbaum, le post-apocalyptique n'est pas un sous-genre lointain de l'action. C'est une machine à révéler ce que les sociétés transportent déjà comme violence latente. Les survivants ne deviennent pas terribles par exception. Ils le deviennent parce que les conditions matérielles réduisent brutalement la marge des scrupules. Cette lecture, profondément pessimiste, donne à son cinéma une vraie tenue.
Avec six crédits dans le catalogue CaSTV, Fehlbaum apparaît comme un auteur dont la filmographie reste resserrée mais fortement identifiée. On le suit pour sa capacité à construire des mondes sous pression, à faire sentir qu'une situation collective altère immédiatement les formes mêmes de l'image et du récit. Il y a chez lui un goût du scénario solide, de la progression nette, mais aussi une attention à ce que les dispositifs politiques ou médiatiques font aux individus. Cette articulation entre forme de genre et lecture des structures rend son travail durable.
Dans les années 2010 puis après, Tim Fehlbaum a proposé un cinéma du futur très peu futuriste au sens décoratif. C'est précisément ce qui le rend intéressant. Il filme moins demain que l'extension logique de nos vulnérabilités présentes. La chaleur, l'épuisement des ressources, l'organisation défensive des communautés, l'effondrement de la confiance: tout cela appartient déjà à notre monde. Pour CaSTV, Fehlbaum rappelle une vérité essentielle du genre contemporain: le cauchemar le plus convaincant n'est pas celui qui invente un univers extravagant, mais celui qui pousse un peu plus loin les brutalités déjà à l'œuvre autour de nous.
