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Simone Massi - director portrait

Simone Massi

Chez Simone Massi, un champ labouré, une colline ou le dos d'un homme peuvent trembler comme s'ils gardaient en eux toute l'histoire violente du XXe siècle italien. C'est cela qu'il faut voir d'abord, bien avant la question du format court ou de l'animation d'auteur. Massi ne fabrique pas de jolies miniatures de festival. Il grave la mémoire dans l'image, à la main, avec une rage sourde qui fait de chaque trait une trace de travail, de deuil ou de résistance.

Cette matérialité est essentielle. Né à Pergola, passé par l'usine avant d'étudier à Urbino, Massi apporte à l'Italie de l'animation une énergie très différente de la fluidité décorative ou du conte aimable. Ses films ressemblent souvent à des surfaces noircies, frottées, reprises, traversées de poussière, de vent et de figures humaines qui surgissent comme des revenants de la campagne, de la guerre ou du travail manuel. L'effet n'est pas proprement horrifique au sens d'un cinéma de monstre. Il l'est au sens plus profond d'une hantise du paysage et d'une persistance physique des morts dans la matière du monde.

Des titres comme La memoria dei cani, Nuvole, mani, Dell'ammazzare il maiale, Fare fuoco ou L'attesa del maggio suffisent à comprendre sa zone de puissance. On y trouve des corps ruraux, des gestes anciens, des foules, des animaux, des armes, des départs, des retours, des souvenirs qui ne veulent pas se laisser classer. Massi ne raconte pas toujours selon les habitudes du récit linéaire. Il procède plutôt par battements, visions, condensations. C'est là qu'il rejoint l'experimental et le surreal, mais sans perdre le poids très concret de la terre, de la boue, du sang ou du labeur. Chez lui, l'abstraction ne flotte jamais. Elle reste attachée au sol.

Il faut aussi insister sur la place du son intérieur, ou plutôt sur la manière dont ses images donnent l'impression d'entendre quelque chose même dans le silence. Beaucoup de films de Massi semblent avancer au rythme d'une mémoire collective qu'on ne pourrait pas résumer en intrigue. Les silhouettes se croisent, se déforment, s'effacent, reviennent. Une ligne de crête devient un front. Une main devient un outil, puis un signe, puis presque une blessure. Cette logique fait penser à certaines formes de cinéma poétique, mais avec une rudesse qui l'empêche de devenir précieux. Sur CaSTV, c'est précisément ce qui rend Massi précieux: il montre comment l'image animée peut porter de la peur sans passer par les mécanismes narratifs les plus attendus.

Le rapport à l'histoire est central. Massi travaille une Italie paysanne, ouvrière, antifasciste, endeuillée, toujours menacée d'effacement par la vitesse moderne. Ses films n'illustrent pas un passé stabilisé. Ils réactivent des fragments. On sent souvent la guerre au bord du cadre, la migration intérieure, la fatigue des générations, la violence politique conservée dans les gestes ordinaires. Pour cette raison, son œuvre dialogue autant avec les 2000s et les 2010s du court-métrage d'auteur qu'avec des traditions plus anciennes de mémoire graphique et de résistance visuelle. Même quand l'image s'élève vers une forme de chant, elle garde le goût de la cendre.

Cela explique aussi pourquoi Massi a compté bien au-delà du simple circuit spécialisé. Sa reconnaissance dans les grands festivals de l'animation, son travail autour de la Mostra de Venise, puis sa contribution visuelle à La strada dei Samouni de Stefano Savona montrent qu'il ne s'agit pas d'un artisan isolé dans une niche. Il fait partie des cinéastes pour qui le dessin reste un moyen de rendre visible ce que la prise de vues directe ne suffirait pas à contenir. Quand il intervient dans un documentaire comme La strada dei Samouni, ce n'est pas pour embellir le réel. C'est pour retrouver une forme juste de mémoire blessée.

Le plus intéressant, pourtant, est peut-être la tension permanente entre lyrisme et dureté. Beaucoup d'auteurs visuels finissent par choisir l'un des deux. Massi garde les deux ensemble. Il peut faire naître une émotion presque pastorale, puis l'entailler aussitôt par une brusquerie de trait, une apparition animale, une masse noire qui emporte le plan. Son cinéma sait que la beauté du monde rural n'efface jamais la violence qui l'a traversé. C'est là qu'il touche parfois quelque chose d'assez voisin du folk-horror, non par folklore explicite, mais par sensation d'un territoire saturé de mémoire, de sacrifice et de survivance.

Pour CaSTV, Simone Massi mérite donc une place nette dans la cartographie du genre élargi. Il intéressera les spectateurs qui naviguent entre animation, experimental, surreal et les formes où la peur vient moins d'une intrigue que d'une texture mentale. Son œuvre rappelle qu'un cauchemar peut être dessiné au fusain, qu'une campagne italienne peut contenir autant de spectres qu'un château gothique, et qu'un court-métrage de quelques minutes peut laisser une empreinte plus durable que bien des longs métrages bavards. Massi travaille dans la brièveté, oui, mais une brièveté dense, stratifiée, qui laisse derrière elle un monde noirci au charbon et encore chaud.