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Simon Jaquemet - director portrait

Simon Jaquemet

Avec Chrieg, Simon Jaquemet a imposé une idée très nette du malaise adolescent: non pas l'adolescence comme simple crise psychologique, mais comme collision physique entre un corps qui déborde et des structures sociales qui ne savent plus quoi en faire. C'est cette violence de contact qui rend son cinéma immédiatement identifiable. Chez Jaquemet, l'intime n'est jamais doux. Il cogne, il sature, il entraîne les personnages vers des points de rupture où la famille, le désir, la technologie et la survie cessent d'être des catégories séparées. Le fantastique n'a même pas besoin d'arriver de front pour que l'inquiétude s'installe.

Ce qui distingue le cinéaste suisse, c'est sa manière de filmer la tension comme une matière. L'image respire mal, les relations se chargent trop vite, les lieux semblent retenir quelque chose de menaçant. On pourrait parler de réalisme nerveux, si ce mot n'avait pas déjà servi à tout. Mieux vaut dire que Jaquemet construit des récits où le quotidien devient instable à force d'être pressé trop fort. Une chambre, une cuisine, une route de campagne, un corps allongé, une interface numérique: chaque élément demeure reconnaissable, mais aucun ne garde longtemps son innocence. De là vient la puissance particulière de son travail lorsqu'il s'approche des zones troubles entre drame, thriller et imaginaire spéculatif.

Cette approche le situe à un endroit passionnant dans le cinéma européen des Années 2010 et des Années 2020. Beaucoup d'oeuvres contemporaines parlent de la jeunesse, de l'isolement, de la mutation technique du monde. Jaquemet, lui, transforme ces thèmes en expériences de mise en scène. La fragilité émotionnelle n'est jamais décorative. Elle a une incidence directe sur la lumière, le rythme, la durée des plans, l'usage du son. Quand un personnage vacille, le film vacille avec lui, sans perdre sa rigueur. C'est là une qualité rare: l'instabilité n'est pas un effet plaqué, elle devient le principe organisateur de la forme.

Il y a aussi chez lui un rapport très frontal au corps. Le corps souffre, désire, résiste, ment, se dérègle. Il n'est pas un simple véhicule d'identification, mais le lieu même où le monde social vient produire ses dégâts. Cette insistance donne à ses films une intensité particulière pour les spectateurs attirés par un cinéma d'horreur qui travaille moins la créature que la sensation d'être enfermé dans une enveloppe devenue étrangère. Même lorsqu'il ne pratique pas le genre au sens strict, Jaquemet en touche quelque chose d'essentiel: la peur de ne plus habiter correctement sa propre vie.

Son cinéma refuse également le confort moral. Il ne distribue pas facilement les rôles de victime et de coupable, de bourreau et de sauveur. Les personnages sont pris dans des réseaux d'affect, de pouvoir et de dépendance qui rendent toute lecture propre un peu suspecte. Cette opacité n'est pas une pose d'auteur, mais une fidélité au trouble réel. Elle empêche le film de se fermer trop vite et lui permet de continuer à travailler en nous après la projection.

Dans une base comme CaSTV, Simon Jaquemet mérite d'être lu comme un cinéaste de seuils. Seuil entre réalisme social et dérive sensorielle. Seuil entre chronique générationnelle et cauchemar technologique. Seuil entre la violence privée et l'organisation plus vaste d'un monde qui fatigue ses enfants avant même qu'ils aient commencé à se défendre. Il n'offre pas la terreur spectaculaire ni la consolation du diagnostic. Il propose quelque chose de plus tenace: une mise à nu des intensités contemporaines, filmées au plus près, jusqu'à ce que le réel lui-même paraisse contaminé par ce qu'il cherchait à contenir.