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Signe Baumane - director portrait

Signe Baumane

Avec Rocks in My Pockets, Signe Baumane transforme l'animation en confession féroce, en chronique familiale et en essai sur la santé mentale qui refuse aussi bien la pudeur décorative que le pathos édifiant. Peu de films ont su parler de la dépression avec une telle précision de ton, c'est-à-dire avec humour, colère, sécheresse et une lucidité parfois presque cruelle. Chez Baumane, l'animation ne sert pas à adoucir le réel. Elle lui permet au contraire d'atteindre des zones que le réalisme filme souvent mal, parce qu'elles tiennent de l'impulsion, de la mémoire trouée, de l'image intrusive.

Venue de Lettonie et installée dans une circulation plus large du cinéma indépendant, Baumane occupe une place singulière dans le paysage des Années 2010. Son oeuvre parle du féminin, de la famille, du désir, du trauma et de l'autodestruction, mais sans adopter le langage convenu de la réparation. Ce qui fait sa force, c'est qu'elle n'arrondit pas les angles. Elle sait que les récits intimes deviennent vite insignifiants s'ils se contentent de valider les bonnes émotions. Elle préfère la torsion. Ses personnages et ses narrations prennent des chemins irréguliers, contradictoires, parfois franchement inconvenants.

L'esthétique de Baumane mérite qu'on s'y attarde. Son dessin a quelque chose d'immédiatement reconnaissable, non parce qu'il chercherait la joliesse d'une signature, mais parce qu'il assume la nervosité du trait. Les corps y sont expressifs, souvent déformés, traversés par une énergie qui tient à la fois du cartoon et de la confession graphique. Cette hybridité rend possible un ton très rare : la légèreté visuelle d'un film qui parle pourtant de désespoir, de honte, de sexualité, de lignées féminines abîmées. Dans le champ de l'Animation, Baumane rappelle avec éclat que le médium peut être adulte autrement que par provocation superficielle.

On pourrait dire qu'elle travaille l'autobiographie, mais là encore le mot est trop simple. Ce qui l'intéresse n'est pas seulement de raconter sa vie ou celle des femmes qui l'ont précédée. C'est de comprendre comment une histoire individuelle devient un climat mental, comment la biographie se transforme en structure d'affects. Les voix intérieures, les fantasmes, les répétitions de pensée, les souvenirs humiliants, les héritages psychiques : tout cela circule dans ses films comme une matière dramatique à part entière. La narration avance moins par événements que par poussées de conscience.

Ce rapport à l'intériorité ne produit jamais un cinéma refermé sur lui-même. Baumane a trop de mordant pour cela. Son regard sur les normes sociales, sur les injonctions faites aux femmes, sur la sentimentalité obligatoire, est d'une netteté redoutable. Elle sait que l'intime est politique sans avoir besoin de le signaler à chaque scène. La violence peut passer par un silence domestique, par une morale familiale, par le poids d'un récit hérité. D'où l'importance, chez elle, du rire. Non pas un rire consolant, mais un rire coupant, qui ouvre la phrase comme on entaille une surface.

My Love Affair with Marriage prolonge admirablement cette démarche. Le film s'y attaque aux mythologies romantiques et biologiques avec une liberté qui mêle essai, satire et fable sensorielle. Baumane y observe le mariage, le désir et la norme comme des constructions sociales qui descendent jusqu'aux nerfs. Ce n'est plus seulement une histoire personnelle. C'est une anatomie culturelle. Et pourtant, rien de didactique. Le film pense parce qu'il invente des formes pour penser.

Dans un paysage où l'animation d'auteur est souvent sommée de choisir entre poésie vaporeuse et discours programmatique, Signe Baumane trace une troisième voie. Elle fait des films qui piquent, qui se souviennent, qui osent la franchise psychique sans sacrifier la liberté plastique. Son cinéma appartient pleinement à une histoire du Cinéma d'auteur contemporain, mais il garde quelque chose d'indocile, de trop personnel pour être facilement récupéré. C'est précisément cette indocilité qui le rend précieux.