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Sabrina Sarabi

Avec No One's with the Calves, Sabrina Sarabi entre dans une zone rarement filmée avec autant d'acuité : celle de la campagne contemporaine quand elle cesse d'être un décor social pour redevenir un milieu de pression, de stagnation et de menace diffuse. C'est un très bon point d'entrée parce qu'il ne s'agit pas d'un film de genre au sens strict, et pourtant presque tout ce qui l'anime touche au territoire de l'angoisse. Sarabi comprend que certains paysages ruraux ne font pas peur parce qu'ils sont sauvages, mais parce qu'ils sont trop organisés, trop surveillés, trop saturés de violence retenue.

Son cinéma travaille précisément cette rétention. Les scènes n'explosent pas, elles s'enveniment. Les relations semblent ordinaires avant de révéler leur texture autoritaire, leur mépris, leur inertie. La campagne n'est ni idyllique ni archaïque au sens folklorique. Elle est présente, moderne, économiquement marquée, mais toujours tenue par des logiques anciennes de domination, de masculinité et de mutisme. Sarabi filme cela avec une froideur sans pose, ce qui donne à son travail une intensité remarquable.

On peut la situer dans les années 2020, au sein d'un cinéma européen qui retrouve parfois le nerf du folk horror sans passer par le surnaturel. Chez elle, le rite n'est pas une cérémonie païenne. C'est le comportement social lui-même, répété, toléré, transmis. Les visages ferment, les corps travaillent, les paroles blessent à bas bruit. Et soudain le village, l'étable, la route, le bar apparaissent comme autant de lieux où la violence ne commence pas, mais se perpétue.

Sarabi possède aussi un sens très sûr des personnages féminins confrontés à des milieux qui les assignent. Elle ne les transforme pas en héroïnes de fable édifiante. Elles tâtonnent, encaissent, calculent, se fatiguent. Cette fatigue est essentielle. Elle empêche toute romantisation de la résistance. Dans son cinéma, tenir n'a rien de noble par principe. C'est simplement ce qu'il faut faire quand aucun espace ne se présente comme véritablement habitable.

Il y a dans sa mise en scène une attention aux textures sociales qui touche parfois au thriller. Chaque conversation peut glisser vers la menace, chaque espace collectif vers le jugement, chaque silence vers la complicité. L'intérêt de Sarabi tient à ce qu'elle n'a pas besoin de forcer cette noirceur. Elle sait que l'ordre du monde suffit, s'il est bien observé, à produire son propre cauchemar.

Dans un catalogue comme CaSTV, Sabrina Sarabi compte parce qu'elle montre une voie essentielle pour le cinéma contemporain : celle d'une horreur sans apparition, sans monstre, sans alibi fantastique, mais où tout concourt à rendre la vie presque irrespirable. Son œuvre rappelle qu'un paysage agricole, une communauté soudée, une routine de travail peuvent contenir davantage de terreur qu'un arsenal de symboles occultes. Il faut simplement une cinéaste capable de regarder la normalité comme ce qu'elle est parfois vraiment : une discipline imposée à ceux qui n'ont nulle part où fuir.