Roxanne Peguet
Avec Roxanne Peguet, le point d'entrée le plus juste semble être celui du regard féminin sur les espaces de contrainte contemporaine. Non pas comme slogan, mais comme question de mise en scène: comment un corps circule-t-il dans des lieux qui lui assignent déjà une place, comment une relation apparemment banale devient-elle peu à peu un rapport de domination, comment une image peut-elle rendre sensible cette montée de la pression sans recourir d'emblée à la surenchère? C'est là que son travail intéresse directement le cinéma du trouble.
Peguet paraît évoluer dans une zone où le drame social, l'intime et le genre communiquent sans se confondre. Cette porosité est précieuse, parce qu'elle permet de déplacer l'horreur hors de ses motifs les plus attendus. La peur ne vient plus forcément d'un ailleurs menaçant. Elle naît de structures ordinaires: séduction asymétrique, violence symbolique, contrôle affectif, sentiment d'encerclement social. Plus ces structures sont filmées précisément, plus elles deviennent insoutenables. Le genre se recharge alors à même le réel.
Le cinéma français contemporain produit parfois de belles surfaces et peu de risques. Une cinéaste comme Peguet semble plus stimulante quand elle mise au contraire sur des points de friction. Le malaise ne doit pas être une simple couleur d'ambiance. Il doit s'incarner dans les gestes, les écarts de langage, les zones d'ombre d'une conversation, la manière dont un cadre peut isoler ou exposer un personnage. Cette attention aux micro-violences donne au récit un nerf que beaucoup d'œuvres plus ostensiblement fortes n'ont pas.
Il y a aussi, dans ce type de cinéma, une politique de la temporalité. La montée de la menace ne passe pas toujours par l'accélération. Elle peut se jouer dans la répétition, dans le retour du même, dans l'usure. Une remarque qui semblait anodine redevient blessante lorsqu'elle revient. Un espace familier perd sa neutralité parce qu'il est désormais associé à une présence ou à une possibilité de danger. Peguet semble sensible à cette mémoire des situations. Le film ne se contente pas d'additionner des scènes. Il fait travailler leurs restes.
Les Années 2020 voient se développer un nombre important d'œuvres courtes ou moyennes qui abordent les violences contemporaines sous un angle plus sensoriel que discursif. Peguet paraît s'inscrire dans cette lignée, où l'on préfère l'intensité localisée au commentaire général. Le spectateur n'est pas placé devant une thèse, mais dans une expérience de perception. Il sent l'étau se refermer avant de pouvoir l'analyser tout à fait. C'est une grande force du cinéma de l'inquiétude.
Il faut défendre cette approche parce qu'elle rappelle que le trouble n'est pas un supplément esthétique. C'est une forme de connaissance. Quand un film rend visible le coût psychique d'une pression sociale ou affective, il fait plus que raconter un cas. Il transforme notre manière de lire les signes, les lieux, les relations. Peguet semble viser cet effet. Son cinéma ne cherche pas seulement à représenter une situation problématique. Il veut en transmettre le régime sensible.
Roxanne Peguet mérite donc d'être lue comme une cinéaste des structures invisibles, de ces contraintes ordinaires qui prennent la forme d'un climat avant de devenir une menace identifiable. Dans une base attentive au cinéma de peur au sens large, cette place est importante. Elle rappelle que l'horreur contemporaine la plus juste n'a pas toujours besoin de masques ni de créatures. Il lui suffit parfois d'un regard, d'une insistance, d'une pièce devenue soudain impraticable parce qu'une cinéaste sait exactement comment y loger la peur.
