Pezhmann Mokary
Chez Pezhmann Mokary, le point de départ le plus juste est sans doute l'expérience du déplacement, non comme thème abstrait, mais comme condition perceptive. Le monde apparaît chez lui à travers des corps qui n'occupent jamais tout à fait la place qu'on leur assigne, des espaces où l'appartenance reste négociée, précaire, parfois impossible. Ce regard suffit déjà à installer un cinéma du trouble. On ne sait pas seulement où l'on est. On sent que le lieu lui-même distribue inégalement le droit d'y être.
Le contexte danois est ici essentiel, précisément parce qu'il ne se présente pas comme un décor neutre. Mokary filme un Nord contemporain où les discours de cohésion et de normalité peuvent coexister avec des formes plus sourdes d'exclusion, de suspicion ou d'invisibilisation. Cette tension donne à ses images une netteté politique qui n'a rien de démonstratif. Dans les Années 2010 et les Années 2020, elle rejoint une inquiétude européenne plus large sur les frontières, les appartenances et la fabrication sociale de l'étranger.
Ce qui distingue Mokary, c'est le refus de la pure thèse. Il n'illustre pas un problème. Il construit des situations où le spectateur ressent physiquement la fragilité d'une présence. Une pièce, une rue, un échange administratif, un regard en trop peuvent suffire à faire émerger une dramaturgie de la mise à distance. Cette économie de moyens produit un malaise très efficace, d'autant plus fort qu'il ne se présente jamais comme un grand geste tragique. Le réel se révèle violent par petites unités.
Dans cette perspective, son travail croise le territoire du drame social, mais aussi quelque chose de plus inquiétant, presque spectral. Le sujet déplacé devient parfois un être à demi visible, toléré à condition de rester dans les limites d'une lisibilité acceptable. L'horreur moderne est là: dans l'obligation de s'expliquer, de se traduire, de se rendre compatible avec un cadre qui ne se pense jamais comme oppressif. Mokary filme cette logique avec une précision sobre.
Il faut aussi saluer son attention aux visages et aux silences. Là où d'autres multiplieraient les signes de crise, il laisse les tensions s'accumuler à même les interactions. Une parole qui se suspend, un corps qui ne sait pas s'il doit avancer, une pièce où l'on respire moins bien qu'avant: tout cela raconte déjà un rapport de pouvoir. Le film n'a pas besoin de crier pour devenir oppressant.
Pour CaSTV, Pezhmann Mokary rappelle que le cinéma du malaise ne dépend pas d'une iconographie gothique ou sanglante. Il peut naître d'un ordre social impeccable, de procédures propres, de formes polies d'exclusion. Lorsqu'une œuvre rend sensible cette violence feutrée, elle touche à une peur profondément contemporaine.
Mokary occupe ainsi une place précieuse. Son cinéma observe comment l'identité se négocie sous pression, comment un espace national produit ses propres zones d'ombre, et comment la fragilité politique se grave dans les gestes les plus simples. Cette lucidité fait plus que documenter une situation. Elle transforme le quotidien en terrain de tension continue, où chaque scène rappelle qu'habiter un lieu n'a rien d'une évidence partagée.
