Pável Quevedo Ullauri
Chez Pável Quevedo Ullauri, l'intérêt naît de ce point de friction où le paysage andin cesse d'être une belle profondeur pour redevenir ce qu'il a toujours été au cinéma fantastique: un espace de mémoire, de solitude et de menace diffuse. Son travail semble comprendre que la montagne, les villages, les routes escarpées et les intérieurs modestes ne produisent pas seulement une couleur locale. Ils installent une cosmologie. Quelque chose y préexiste aux personnages, les regarde de plus haut qu'eux, les inscrit dans une temporalité moins docile que celle du présent.
Ce rapport au lieu nourrit une forme d'étrangeté très particulière. Le cinéma de Quevedo Ullauri ne paraît pas intéressé par le folklore comme signe touristique. Il l'aborde plutôt comme structure vécue, comme survivance active dans les comportements, les peurs, les tabous. C'est une distinction essentielle. Là où certains films se contentent d'importer une mythologie dans un récit standard, lui semble partir du principe que la communauté, le territoire et le récit surnaturel sont déjà mêlés. Le fantastique ne s'ajoute pas au monde social. Il en fait partie.
Dans cette perspective, son œuvre trouve naturellement sa place dans le folk-horror contemporain, mais un folk horror déplacé vers l'espace andin, avec ce que cela implique de verticalité, de silence et d'épaisseur rituelle. Le danger ne vient pas seulement d'une créature ou d'une croyance particulière. Il vient d'un déséquilibre entre celui qui arrive, ou celui qui doute, et un ordre local plus ancien que lui. Cette logique a l'avantage d'ancrer la peur dans un territoire précis au lieu de la dissoudre dans le symbole vague.
On sent aussi chez Quevedo Ullauri un intérêt pour les corps soumis à l'environnement. Les personnages ne dominent pas le cadre. Ils le traversent comme on traverse une force. La météo, l'altitude, l'isolement et les usages collectifs pèsent sur eux avec une intensité rarement neutre. Cette attention à la vulnérabilité concrète évite bien des abstractions. Le malaise n'est pas seulement spirituel. Il est respiratoire, physique, acoustique. C'est souvent là que le cinéma andin touche à quelque chose de très fort.
Même lorsque le pays n'est pas énoncé comme argument central, on peut lire cette œuvre à partir d'une sensibilité de l'Amérique latine contemporaine, surtout dans les années 2010 et années 2020, où plusieurs cinémas régionaux ont recommencé à penser le territoire comme source d'inquiétude plutôt que comme simple décor de prestige. Quevedo Ullauri s'inscrit dans cette veine avec une sobriété qui fait sa force. Il n'a pas besoin de hausser artificiellement l'étrange. Il lui suffit de laisser les lieux imposer leur loi.
Ce qui retient enfin l'attention, c'est la façon dont son cinéma laisse subsister l'opacité. Il ne traduit pas tout, n'éclaire pas tout, n'offre pas forcément au spectateur la consolation d'un savoir complet. Cette retenue n'est pas une coquetterie d'auteur. Elle répond au sujet même: il existe des mondes sociaux et symboliques qui ne se livrent pas à la demande.
Pável Quevedo Ullauri rappelle ainsi une évidence trop souvent oubliée: l'horreur gagne en puissance lorsqu'elle retrouve un sol, une communauté et une mémoire. Quand le lieu n'est plus un fond, mais une force, la peur cesse d'être un effet. Elle redevient une expérience.
