Patrick Jeudy
Chez Patrick Jeudy, tout commence souvent par des images qui reviennent d'entre les morts. Les Yeux d'Eva Braun, Ce que savait Jackie, Marilyn malgré elle, Dallas, une journée particulière ou Qu'est-il arrivé à Rosemary Kennedy ? ne relèvent pas de l'horreur au sens canonique, mais ils travaillent une matière que le fantastique connaît très bien: l'archive comme revenance. Jeudy ne filme pas des monstres. Il filme des fantômes médiatiques, des figures historiques qui continuent de hanter le présent parce que leurs images n'ont jamais cessé de circuler.
Cette singularité le place à sa manière dans le paysage de CaSTV. Patrick Jeudy vient de France, mais il appartient à une tradition moins nationale qu'obsessionnelle: celle des cinéastes qui fouillent des bobines, des photographies, des journaux filmés, des enregistrements oubliés, puis réorganisent le passé jusqu'à lui rendre une température presque malsaine. Son matériau premier n'est pas l'événement en lui-même. C'est la survivance. Une photographie de Marilyn Monroe, un plan tremblé de Dallas, un document sur Diên Biên Phu ou une parole réentendue quarante ans plus tard deviennent chez lui des objets chargés, presque toxiques.
Il y a dans cette méthode quelque chose de très proche du documentaire, évidemment, mais aussi d'une zone voisine du psychological horror. Non parce que Jeudy fabriquerait de la peur avec des ficelles de cinéma d'épouvante, mais parce qu'il sait qu'une image historique peut agir comme un symptôme. Elle rassure par son statut de preuve, puis inquiète par ce qu'elle laisse hors champ. Le spectateur croit reconnaître un mythe déjà classé, et Jeudy vient dérégler cette sécurité. L'icône se fissure. Le récit officiel perd sa netteté. L'intime, le secret et parfois le désastre remontent à la surface.
Ses meilleurs films sur les Kennedy sont exemplaires de ce point de vue. Il ne se contente pas d'aligner les épisodes d'une dynastie déjà saturée de commentaires. Il cherche la mauvaise couture, le pli moins connu, la douleur familiale que la machine médiatique avait transformée en légende nationale. Ce que savait Jackie, Jackie sans Kennedy, Dans l'ombre de Jackie Kennedy ou Qu'est-il arrivé à Rosemary Kennedy ? traitent tous, à leur manière, d'un même cauchemar américain: une famille trop photogénique pour ne pas devenir mythe, et trop blessée pour ne pas produire ses propres zones d'ombre. Chez Jeudy, ces films ne sont jamais de simples biographies télévisées. Ce sont des chambres d'écho où les images se répondent comme des spectres mal rangés.
Le même principe vaut pour Marilyn Monroe. Il faut voir comment il s'approche d'elle. Pas comme d'une idole pop intacte, encore moins comme d'un cas clinique à expliquer. Jeudy la regarde comme une surface sur laquelle le cinéma, la célébrité, le désir public et l'autodestruction ont imprimé trop de versions contradictoires. Marilyn malgré elle et Marilyn, dernières séances avancent ainsi à travers une forêt de projections. Le visage le plus connu du XXe siècle devient paradoxalement une énigme plus opaque à mesure que les archives s'accumulent. C'est une logique très forte, presque cruelle: plus l'image est célèbre, moins elle livre son secret.
Cette cruauté feutrée explique pourquoi ses documentaires historiques ont souvent une vibration plus trouble que la télévision patrimoniale ordinaire. Qu'il s'agisse d'Eva Braun, de Nixon, de De Gaulle, de Capa ou de l'Indochine française, Jeudy aime les figures abîmées par leur propre légende. Il ne démolit pas frontalement les mythes, il les laisse se détériorer sous l'effet des documents. Une bande sonore, un commentaire à la première personne, un montage d'archives bien choisi suffisent à faire sentir que l'histoire officielle reposait sur une mise en scène. C'est là qu'il croise le documentaire le plus cinématographique, celui qui sait que l'archive n'est jamais neutre et qu'elle peut devenir un décor mental.
Il faut aussi situer son travail dans les 2000s et les 2010s, c'est-à-dire à un moment où l'archive audiovisuelle change de régime. Les images autrefois rares deviennent omniprésentes, numérisées, commentées à l'infini. Beaucoup de documentaires s'y noient. Jeudy, lui, s'en sert pour recréer une sensation d'opacité. Il ne confond pas l'abondance documentaire avec la clarté. Au contraire, plus les sources se multiplient, plus il creuse la part de silence, les trous du récit, les contradictions de posture. Cela donne à ses films une allure de contre-enquête mélancolique, parfois presque paranoïaque au bon sens du terme.
Sa mise en scène n'a rien d'ostentatoire, et c'est une force. Elle repose sur la confiance dans les visages filmés par d'autres, dans les voix qui reviennent, dans les petites secousses de la mémoire collective. Jeudy sait que certaines images n'ont pas besoin d'être forcées pour devenir inquiétantes. Il suffit de les replacer, de les ralentir mentalement, de les faire dialoguer autrement. Un balcon, une procession funéraire, un enregistrement privé, une photo officielle trop bien posée: soudain, tout cela prend l'air d'un monde déjà condamné.
Patrick Jeudy n'est donc pas un auteur de genre au sens frontal. Il est plus intéressant que cette étiquette. Il appartient à cette lignée de cinéastes pour qui l'histoire enregistrée reste un territoire hanté, et pour qui le documentaire peut toucher au psychological horror sans quitter France ni les grands récits du XXe siècle. Sur CaSTV, cette place périphérique est parfaitement légitime. Les fantômes ne vivent pas seulement dans la fiction. Ils vivent aussi dans les archives.
Filmographie
