Partho Sen-Gupta
Chez Partho Sen-Gupta, la ville n'est jamais un simple décor de circulation moderne. Elle apparaît comme une matière électrique, fiévreuse, traversée par des rapports de classe, des pulsions et des violences qui rendent chaque déplacement moralement instable. Cette énergie, très sensible dans son cinéma, vient d'un regard qui refuse les vues d'ensemble confortables sur l'Inde contemporaine. Là où tant d'images veulent expliquer, il préfère exposer. Il met le spectateur dans la chaleur, dans la friction, dans l'opacité de situations où l'urbanité devient un test de résistance. C'est cette qualité nerveuse qui le rend précieux pour une cartographie de l'étrange.
Même lorsqu'il ne travaille pas l'Horreur au sens strict, Sen-Gupta touche à une zone voisine: celle où le monde social lui-même devient anxiogène. Le vacarme, la nuit, la circulation des corps, les hiérarchies invisibles, les désirs contenus, tout cela produit un climat qui peut être aussi agressif qu'un dispositif de suspense. Son cinéma comprend que la peur moderne n'a pas toujours besoin de surnaturel. Elle peut naître d'un système urbain qui vous absorbe, d'une ville qui transforme la vulnérabilité en condition permanente. Pour cette raison, il dialogue autant avec le thriller qu'avec certaines formes du Fantastique.
L'une des forces de Sen-Gupta est son rapport aux corps. Ils ne sont pas filmés comme des abstractions sociales ni comme des véhicules psychologiques transparents. Ils portent la fatigue, le désir, la menace, l'embarras, la survie. Cette densité physique empêche ses films de tomber dans la thèse. On n'y trouve pas le geste pesant d'un cinéma qui illustrerait la violence du monde en la surlignant. On y trouve plutôt une circulation d'affects et de tensions qui rend le réel lui-même presque hallucinatoire. Il y a là une parenté souterraine avec des cinémas de la transe urbaine, ceux qui savent que la métropole peut être une machine à dissoudre les protections.
Dans le contexte de Inde et plus largement des Années 2000 puis des Années 2010, cette démarche a une valeur singulière. Elle prend acte d'une modernité accélérée sans la filmer comme promesse ou comme slogan. Sen-Gupta se tient à l'endroit beaucoup plus ingrat où la modernisation produit aussi de nouvelles formes d'isolement, de pulsion et de désordre sensoriel. Ses films ne condamnent pas d'en haut. Ils s'immergent. Ils laissent les contradictions travailler les plans, les voix et les gestes jusqu'à ce qu'une sorte de malaise structurel apparaisse.
Ce qui frappe aussi, c'est la manière dont il évite le folklore critique. L'Inde filmée par Sen-Gupta n'est pas un réservoir d'exotisme pour regard international pressé. Elle n'est pas non plus réduite à une série d'indicateurs sociaux traduits en images respectables. Son cinéma reste concret, tactile, impur. Cela compte énormément. Dans une époque où tant de films cherchent à être immédiatement lisibles sur le marché festivalier, lui garde quelque chose d'âpre, parfois même de volontairement inconfortable. Il préfère le trouble à la démonstration, le mouvement heurté à la belle synthèse.
Pour CaSTV, Partho Sen-Gupta représente ainsi une ligne essentielle: celle d'un cinéma qui touche l'angoisse par la matière même du contemporain. Pas besoin d'enfiler les signes du genre pour produire de l'inquiétude durable. Il suffit parfois de regarder franchement une ville qui broie, qui excite, qui déroute, et de comprendre que l'épouvante peut être inscrite dans ses rythmes ordinaires. Sen-Gupta ne filme pas un monde où le réel bascule soudain dans le cauchemar. Il filme un monde où le cauchemar était déjà là, dissous dans l'air chaud de la circulation sociale.
