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Nicolas Peduzzi

On entre chez Nicolas Peduzzi par Ghost Song, et le titre dit déjà beaucoup. Non parce qu'il annoncerait un cinéma du surnaturel, mais parce qu'il comprend Houston, ses habitants et ses fantômes sociaux comme un chant fêlé, une vibration urbaine où la survie quotidienne ressemble parfois à une traversée de l'après-coup. Peduzzi filme les villes comme des organismes toxiques et fascinants, des lieux où l'imaginaire américain produit à la fois des promesses d'expansion et des formes très concrètes d'abandon.

Son regard est rare parce qu'il sait tenir ensemble fascination et lucidité. Beaucoup de documentaires sur les États-Unis choisissent entre la dénonciation simplificatrice et la célébration ambiguë de la marge. Peduzzi refuse cette alternative. Il filme les existences périphériques avec une attention sensuelle, parfois presque musicale, mais sans jamais dissoudre les rapports de pouvoir qui les entourent. Chez lui, l'espace urbain parle immédiatement de pétrole, d'argent, de racisme structurel, de rêve toxique, mais il parle aussi de style, de voix, de désir d'inventer une présence contre l'écrasement.

Ce mélange explique la singularité de sa mise en scène. Dans Ghost Song, la ville n'est pas un décor sociologique. C'est une chambre d'échos. Les rues, les voitures, les intérieurs, les moments suspendus, tout concourt à produire une sensation de flottement chargé. Le documentaire devient presque un cinéma de hantise, sans rien perdre de sa rigueur. Cette proximité avec l'inquiétant le rend immédiatement pertinent pour CaSTV. Peduzzi montre que l'horreur urbaine existe aussi dans le réel, dans les infrastructures, dans les imaginaires politiques et narcotiques qui organisent les vies.

On peut situer son travail à l'intersection de plusieurs traditions. Il y a le documentaire d'observation, bien sûr, mais aussi le portrait musical, l'essai social, le poème urbain. Ce qui empêche l'ensemble de se dissoudre, c'est une très grande précision de regard. Peduzzi choisit ses figures avec soin, écoute les voix sans les illustrer servilement, et surtout sait filmer le temps mort comme un lieu de vérité. Dans les années 2020, cette confiance dans la durée et dans la densité des présences est une forme de résistance au documentaire surformaté.

Il faut également parler de son goût des contradictions visuelles. Une image peut être splendide et malade. Un coucher de soleil sur Houston peut contenir à la fois le mythe américain et sa décomposition. Une chanson peut servir de refuge et de diagnostic. Peduzzi n'emploie jamais la beauté comme écran moral. Au contraire, il l'utilise pour montrer à quel point certaines vies doivent fabriquer du style pour tenir dans un monde déjà abîmé. Ce n'est pas de l'esthétisation de la misère. C'est la reconnaissance d'une puissance de forme chez ceux que le cinéma social réduit trop souvent à leurs blessures.

Son parcours dans des festivals comme Cannes ou CPH:DOX n'a donc rien de décoratif. Ces espaces reconnaissent chez lui une capacité rare à articuler intensité plastique et lecture politique du territoire. Mais Peduzzi ne vaut pas par sa circulation institutionnelle. Il vaut parce qu'il filme le monde contemporain comme un ensemble de zones possédées par leurs propres mythologies. L'Amérique du pétrole, de la musique, des traumatismes raciaux et de l'expansion sans fin devient sous sa caméra un paysage mental collectif.

Nicolas Peduzzi mérite ainsi d'être regardé comme un cinéaste des villes hantées par leur propre récit. Il ne cherche pas à corriger le réel, ni à le dramatiser artificiellement. Il sait simplement que certaines sociétés produisent elles-mêmes des images déjà fantomatiques, où le rêve et la ruine partagent le même cadre. Peu de documentaristes savent voir cela avec une telle justesse.