Miguel Alcalde
Le détour par l'Espagne de Miguel Alcalde n'a rien d'un tourisme de genre : c'est un passage par une tradition où l'excès visuel, la satire et le mauvais goût assumé peuvent devenir des instruments de précision. Alcalde travaille à un endroit intéressant du cinéma ibérique, là où le grotesque n'annule pas la noirceur mais lui donne, au contraire, un relief plus agressif. Il appartient à cette lignée de Espagne qui a compris qu'en matière de Horreur, la décence n'est pas forcément une vertu esthétique. Ce qui compte, c'est la justesse du ton, la façon d'orchestrer l'outrance pour qu'elle révèle quelque chose de pourri dans le monde représenté.
Chez lui, la violence n'est jamais très loin du rire, mais ce rire n'est pas un coussin de sécurité. Il a quelque chose de crispé, de sale, parfois même de franchement accusateur. On rit parce que le film pousse une situation jusqu'à son point d'indignité, parce qu'il dévoile la vulgarité sous le vernis, parce qu'il regarde les comportements humains avec une ironie peu charitable. C'est une qualité précieuse. Trop de films de genre veulent être aimés par le public avant même d'avoir trouvé leur venin. Alcalde, lui, accepte de paraître plus abrasif. Il ne cherche pas à arrondir les angles de sa vision.
Cette âpreté lui permet de jouer avec les codes sans se réduire au clin d'œil. Les références, quand elles existent, ne sont pas là pour flatter le spectateur collectionneur. Elles servent à remettre en circulation une énergie : celle du cinéma populaire qui ose l'inconfort, le débordement, la couleur trop vive, la chair trop exposée, le gag qui tourne mal. On sent chez Alcalde une compréhension très physique du genre. Les corps comptent, les matières comptent, la texture du sang ou de la sueur compte. Le film ne veut pas seulement signifier la corruption. Il veut lui donner une surface.
Il faut aussi replacer ce travail dans le contexte des Années 2000 et des Années 2010, moment où le cinéma espagnol a continué d'alterner prestige international et pulsion plus bis, plus irrévérencieuse. Alcalde se tient précisément dans cette tension. Il sait que l'industrie récompense plus volontiers le genre lorsqu'il se présente bien, lorsqu'il devient allégorie respectable, lorsque la mise en scène fait mine de s'excuser pour ses débordements. Lui ne demande pas pardon. Il garde quelque chose d'instable, d'impur, et cette impureté fait partie de sa force.
Sa mise en scène se distingue souvent par une franchise du mouvement. Pas de maniérisme décoratif pour masquer le vide, pas de faux raffinement posé sur des effets convenus. Le plan avance parce qu'il doit avancer, parce qu'il mène un personnage vers une humiliation, une découverte ou une catastrophe. Cette lisibilité n'empêche pas l'invention. Elle permet au contraire au film de respirer, de surprendre sans se perdre, d'installer une mécanique puis de la dérégler au bon moment.
Ce qui rend Alcalde intéressant pour CaSTV, c'est aussi sa capacité à faire sentir une continuité entre le social et le monstrueux. Le grotesque n'apparaît pas comme une parenthèse séparée du réel. Il en est la logique poussée à bout. Une hiérarchie ridicule devient féroce. Un désir banal devient pulsion de destruction. Un décor quotidien révèle soudain sa théâtralité sinistre. Cette manière de ne jamais isoler complètement le fantastique donne à ses films une vraie densité.
On sort de Miguel Alcalde avec l'impression d'avoir traversé un cinéma qui ne veut ni se purifier ni se justifier. C'est un cinéma qui salit ses mains et qui sait pourquoi il le fait. Dans un paysage parfois tenté par la respectabilité molle, cette décision a du prix. Elle rappelle qu'il existe une noblesse du mauvais esprit, et que l'horreur espagnole reste l'un des lieux où ce mauvais esprit peut encore produire des formes franchement vivantes.
