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Lucas H. Rossi - director portrait

Lucas H. Rossi

Chez Lucas H. Rossi, on sent d'abord une attirance pour les zones où le récit semble pouvoir bifurquer vers le trouble sans jamais perdre sa prise sur le concret. Son travail appartient à cette famille de jeunes cinéastes pour qui le genre n'est pas une citadelle fermée, mais une méthode d'inflexion du réel. Qu'il parte d'un cadre intime, d'un espace social ou d'une situation apparemment simple, Rossi cherche le moment où quelque chose déraille à l'intérieur même de l'ordinaire.

Cette recherche du déraillement discret mérite qu'on s'y arrête. Beaucoup d'œuvres contemporaines misent sur la torsion spectaculaire, sur le twist ou sur l'affichage immédiat d'une étrangeté. Rossi paraît préférer la contamination progressive. Un détail revient, une relation se tend, un lieu devient moins neutre, et le film commence à glisser vers une autre température. Cette méthode demande de la patience et une vraie confiance dans les micro-signaux. Elle produit surtout une forme de malaise durable, plus intéressante que l'effet de surprise pur.

On peut lire cette œuvre à travers le prisme du cinéma d'horreur, même lorsqu'elle ne s'y livre pas entièrement. Rossi semble comprendre que la peur moderne relève souvent moins de l'apparition monstrueuse que d'une perte de stabilité perceptive. Le familier cesse d'offrir des garanties. Les visages ne sont plus tout à fait lisibles. Le temps lui-même peut devenir suspect. Cette intuition le place dans une lignée contemporaine qui préfère les fissures de l'expérience aux grands systèmes explicatifs.

Si l'on pense à l'inscription possible dans un cinéma d'Argentine ou plus largement latino-américain, ce qui frappe est la manière dont le territoire ne fonctionne pas comme folklore. Les lieux ne sont pas décoratifs. Ils participent activement au trouble. Une maison, une route, un quartier, un bord de ville peuvent contenir une mémoire ou une menace que le récit ne verbalise jamais complètement. Dans les années 2020, ce rapport concret mais non touristique à l'espace constitue une vraie qualité.

Il faut aussi souligner le traitement des personnages. Rossi n'utilise pas les figures humaines comme pions destinés à illustrer une idée de scénario. Il semble plus attentif à leurs hésitations, à leurs contradictions, à la manière dont ils résistent mal aux atmosphères qu'ils traversent. Cette fragilité donne du poids aux récits. Quand un film se met à vaciller, ce ne sont pas seulement les règles du jeu qui changent, mais la texture même des rapports entre les êtres.

Le passage par les festivals ou par les circuits du cinéma indépendant peut aider à situer ce travail, mais n'en dit pas le cœur. Ce qui compte vraiment, c'est l'impression d'une œuvre qui refuse les catégories trop nettes. Rossi ne semble pas vouloir choisir une fois pour toutes entre drame, fantastique, observation sociale et climat mental. Il préfère laisser ces régimes contaminer l'un l'autre. Cette porosité rend ses films plus vivants.

Lucas H. Rossi apparaît ainsi comme un cinéaste du seuil. Un cinéaste qui aime les moments où la réalité continue d'avoir l'air intacte alors qu'elle s'est déjà déplacée de quelques degrés. C'est une manière exigeante de faire du cinéma, parce qu'elle suppose de renoncer à la lourdeur explicative comme au simple exercice d'ambiance. Mais lorsqu'elle tient, elle ouvre un espace très fécond.

Dans le paysage des années 2020 et des formes contemporaines du malaise, Rossi compte moins par l'ampleur d'une filmographie que par la précision d'une intuition. Il sait que la peur, aujourd'hui, commence souvent là où plus rien ne fait spectacle et où tout, soudain, devient légèrement faux.