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Luca Ferri

Avec Abacuc, Luca Ferri pousse le cinéma vers une zone d'ascèse et d'absurdité où la lenteur cesse d'être une simple valeur d'auteur pour devenir une véritable épreuve perceptive. Son travail, venu d'Italie, appartient à une lignée de minimalisme radical qui n'a rien d'apaisant. Chez Ferri, la fixité, la répétition, l'attente, les gestes réduits ne procurent pas une sérénité contemplative. Ils installent au contraire une tension sourde, une étrangeté sans soulignement, parfois un humour sec qui transforme l'immobilité en dispositif de déraillement.

Le premier malentendu à dissiper serait donc celui du "cinéma lent" comme catégorie suffisante. Ferri travaille la durée, certes, mais il la travaille contre le confort esthétique qu'une partie de la cinéphilie a fini par associer à la lenteur. Ses plans fixes, ses personnages souvent taciturnes, ses espaces dépouillés, ses actions réduites au strict minimum produisent moins de la méditation que du désajustement. On ne sait jamais exactement si l'on doit rire, attendre une catastrophe, ou accepter que le film organise un vide volontaire dans nos habitudes de consommation.

Cette ambiguïté est sa grande force. Ferri sait que le minimalisme devient vite académique dès qu'il se contente d'afficher son refus du spectaculaire. Il lui injecte donc une bizarrerie tenace. Les corps paraissent légèrement décalés par rapport aux lieux qu'ils occupent. Les dialogues, lorsqu'ils surgissent, sont trop plats ou trop solennels. Les motifs religieux, les gestes quotidiens et les architectures anonymes se combinent dans des compositions où l'ascèse confine parfois au gag métaphysique. C'est là que son cinéma devient réellement singulier.

Le genre auquel on voudrait le rattacher n'épuise pas davantage son travail. Ferri n'est pas expérimental au sens d'une recherche de rupture purement formelle. Il reste très attaché à la frontalité du cadre, à la simplicité des situations, à une lisibilité presque primitive de l'image. Mais cette simplicité sert de piège. Plus les éléments sont pauvres, plus les plus petites anomalies prennent de poids. Un déplacement, une attente prolongée, un son, une apparition minuscule deviennent alors des événements.

Dans les années 2010, son œuvre a trouvé une place de choix dans les circuits de festivals, et cela se comprend. Elle représente une forme de résistance à l'inflation discursive du cinéma contemporain. Ferri n'explique pas, n'accompagne pas, ne facilite pas le commentaire. Il laisse le spectateur face à des blocs de temps et d'espace qui doivent être éprouvés avant d'être interprétés. Cette austérité peut agacer. Elle peut aussi produire une attention très rare, débarrassée des automatismes du sens prémâché.

Il y a enfin chez lui une dimension spirituelle décalée, jamais pieuse, jamais complètement ironique non plus. Le sacré apparaît comme décor vidé, rite mécanique, mémoire persistance d'une transcendance qui ne tient plus tout à fait, mais dont les formes continuent d'organiser les corps. Ferri filme ces restes avec une exactitude qui évite aussi bien le sarcasme facile que la révérence.

Luca Ferri occupe ainsi une place précieuse dans le cinéma contemporain : celle d'un artiste qui comprend que la radicalité ne consiste pas seulement à réduire, mais à redistribuer l'attention. Ses films ne demandent pas qu'on les admire pour leur austérité. Ils demandent qu'on supporte leur drôle de temps, leur vide actif, leur comique spectral. Dans cet inconfort méthodique, ils trouvent leur vérité.