Lovell Holder
Avec B!tch Ass, Lovell Holder choisit une voie que le cinéma d'horreur américain oublie trop souvent de prendre au sérieux : celle du croisement entre folklore urbain, comédie noire, slasher et commentaire social sans posture professorale. Le titre annonce la couleur, mais la réussite du film tient à autre chose qu'à son culot verbal. Holder comprend qu'un quartier, une mémoire communautaire et une légende locale peuvent nourrir un cinéma de genre à la fois ludique et acide, où la violence sert aussi à interroger qui a le droit de raconter l'histoire d'un lieu.
Ce point est crucial. Dans B!tch Ass, la terreur ne tombe pas d'un ciel abstrait. Elle émerge d'un tissu urbain, d'une oralité, d'une série de codes communautaires qui donnent au film sa pulsation propre. Holder ne plaque pas de discours sur son matériau. Il laisse le genre faire son travail de condensation. Un croquemitaine de voisinage, des enfants, des adultes qui savent ou croient savoir, des jeux qui tournent au piège : en quelques éléments, il recompose une mythologie de proximité qui dit beaucoup sur la transmission de la peur dans l'espace social.
Dans le champ du slasher, cette démarche a du prix parce qu'elle refuse le simple recyclage nostalgique. Holder ne se contente pas de citer une grammaire connue. Il se demande ce qu'elle peut encore faire aujourd'hui, et surtout pour qui. Le résultat n'est ni une parodie distante ni une révérence fétichiste. C'est un film qui prend plaisir à ses propres mécanismes tout en réinscrivant le jeu meurtrier dans une expérience États-Unis très localisée, marquée par des questions de représentation, de mémoire et de contrôle du récit collectif.
On sent chez lui une sensibilité venue d'autres espaces de performance, notamment du théâtre et de la scène, ce qui donne aux dialogues, aux poses et à certaines confrontations une netteté particulière. Mais cette théâtralité n'alourdit pas le film. Elle lui confère au contraire une présence orale rare. Les personnages existent par leur manière de parler, de se défier, de se mettre en scène devant les autres. Le slasher retrouve alors quelque chose de son énergie la plus populaire : un art de la situation tendue où les corps et les voix comptent autant que les effets de massacre.
Dans les Années 2020, alors qu'une partie de l'horreur américaine cherche sa légitimité dans le sérieux glacé ou l'allégorie appuyée, Holder défend une autre stratégie. Il assume le divertissement, mais un divertissement qui sait d'où il parle. Cela change le rapport du spectateur au film. On n'est pas invité à admirer un geste d'auteur au-dessus du matériau. On est pris dans une dynamique plus directe, plus collective, où le plaisir du genre demeure lié à des enjeux d'appartenance et de regard.
Il faut aussi souligner son sens du ton. C'est souvent là que les films hybrides échouent. Trop de comédie, et l'horreur s'évente. Trop de gravité, et l'insolence devient décorative. Holder garde un équilibre instable, parfois volontairement rugueux, qui convient bien à son univers. Le rire et la gêne se relancent mutuellement. On comprend que la farce peut être un masque, et que le masque n'adoucit pas forcément le coup.
Pour CaSTV, Lovell Holder occupe une place stimulante : celle d'un cinéaste qui rappelle que le genre peut rester populaire, bavard, agressif, ancré dans un territoire social précis, sans renoncer à penser ce qu'il met en jeu. Son cinéma ne cherche pas la pureté. Il préfère l'énergie impure des récits de quartier, des légendes qui circulent et se déforment, des figures monstrueuses qui révèlent moins un ailleurs fantastique qu'une bataille très concrète autour de la mémoire et de la peur.
