László Nemes
Avec Le Fils de Saul, László Nemes impose d'emblée une éthique du cadre: ne pas donner au regard la maîtrise qu'il réclame, ne pas transformer l'irreprésentable en panorama, ne pas confondre visibilité et compréhension. Peu de premiers longs métrages des Années 2010 ont exercé un tel choc. Non parce qu'ils montreraient davantage, mais parce qu'ils organisent une proximité si oppressante que l'image elle-même semble manquer d'air. Nemes n'avance pas vers l'Histoire comme vers un décor prestigieux. Il entre dans un champ de ruines morales où chaque décision de mise en scène engage une responsabilité.
Né dans l'espace hongrois et travaillant depuis Hongrie, il appartient à une tradition européenne qui sait que le cinéma n'a pas à illustrer le passé, mais à trouver la juste distance pour en faire sentir la persistance. Chez lui, cette juste distance est paradoxale: extrêmement proche des corps, extrêmement réticente à ouvrir le cadre, presque hostile à la curiosité panoramique du spectateur. L'effet n'est pas formaliste au sens décoratif. Il est profondément politique. En refusant l'image totalisante, Nemes empêche la consommation confortable du drame historique. Il nous place dans un régime de perception mutilé, fragmentaire, saturé de sons, de matières, d'appels, de restes.
Ce choix fait sa singularité. Beaucoup de films historiques prétendent rendre justice au passé en multipliant les signes de reconstitution, comme si l'exactitude matérielle suffisait à produire une pensée. Nemes sait que le problème est ailleurs. La question n'est pas seulement de refaire un monde disparu. La question est de filmer ce que ce monde détruit dans la perception elle-même. Dans Le Fils de Saul, le hors champ devient immense, presque insoutenable. Ce que l'on devine, ce que l'on entend, ce qui traverse l'arrière-plan sans jamais se donner tout entier finit par peser plus lourd que l'image nette. La terreur ne vient pas d'un dévoilement spectaculaire. Elle naît de la conscience que le visible est trop étroit pour contenir la catastrophe.
Avec Sunset, Nemes déplace cette méthode vers une autre crise historique, celle d'une Europe finissante, somptueuse en surface et déjà travaillée par ses pulsions de désagrégation. Là encore, il ne cherche pas la fresque explicative. Il préfère le labyrinthe sensible. Une femme avance, enquête, traverse des milieux opaques, et le film recompose autour d'elle un monde d'apparences raffinées miné par la violence. C'est l'un des grands thèmes de Nemes: les civilisations se racontent comme ordre, mais leur texture réelle est faite d'aveuglement, de hiérarchie, de fantômes sociaux qu'elles refusent de reconnaître jusqu'au point de rupture.
Son cinéma entretient un rapport très particulier avec le genre, même lorsqu'il n'appartient pas au fantastique au sens strict. Il partage avec le cinéma de l'horreur une intuition essentielle: ce qui détruit un monde ne se manifeste pas toujours sous une figure identifiable, mais dans une contamination générale de l'espace, du son, du temps vécu. Chez Nemes, l'angoisse est structurelle. Elle ne dépend pas d'un monstre, elle dépend de la sensation qu'aucune perception stable ne peut plus garantir la continuité du réel. Cette angoisse trouve dans son travail sonore une intensité remarquable. Les cris, les rumeurs, les ordres, les souffles et les frottements construisent un univers presque plus vaste que le cadre, univers qui serre le spectateur comme un étau.
László Nemes occupe ainsi une place rare dans le cinéma contemporain: celle d'un cinéaste pour qui la forme n'est jamais une signature détachable du sujet, mais la condition même d'une pensée juste. Son exigence peut déplaire à ceux qui voudraient du récit historique une lisibilité pleine, une édification claire. Tant mieux. Ses films rappellent qu'il existe des événements que le cinéma ne doit pas rendre faciles à voir. Il doit au contraire inventer des formes de résistance au regard, afin que la mémoire ne se laisse pas convertir en spectacle. Cette rigueur, aujourd'hui, est précieuse.
