Kim O'Bomsawin
Avec Ninan Auassat: Nous, les enfants, Kim O'Bomsawin déplace immédiatement le regard. Au lieu de filmer les peuples autochtones depuis la blessure spectaculaire ou le commentaire institutionnel, elle choisit la parole, l’imagination et la présence des enfants. Ce geste est décisif. Il refuse que l’écran transforme l’enfance autochtone en simple symptôme d’un désastre historique. Il lui rend une densité de vie, une pluralité de voix et une capacité d’énonciation que le cinéma dominant a trop souvent confisquées.
O'Bomsawin s’inscrit dans une tradition documentaire propre au Canada, mais elle la travaille depuis un point de vue qui la renouvelle fortement. Son cinéma ne sépare pas l’intime du politique, ni la mémoire du présent. Il comprend que les structures coloniales ne sont pas seulement des faits de passé. Elles continuent d’organiser l’espace, les institutions, les possibilités offertes aux plus jeunes. Pourtant, le film ne se laisse jamais gouverner par la seule rhétorique de la dénonciation. Il tient à faire entendre des existences, des désirs, des façons de regarder le monde.
Cette qualité d’écoute est centrale. O'Bomsawin ne filme pas les enfants comme des véhicules d’innocence pure ou de vérité spontanée. Elle les filme comme des sujets situés, déjà porteurs de mémoire, de langage, de réflexion et d’humour. Cela donne au documentaire une force très rare. Le film ne parle pas à leur place. Il leur construit un espace de parole suffisamment stable pour qu’ils puissent déplacer l’image qu’on se fait d’eux. Une telle démarche est à la fois esthétique et éthique.
Dans le cadre de CaSTV, la présence de Kim O'Bomsawin prend un sens particulier si l’on considère l’horreur au-delà de ses figures conventionnelles. Le colonialisme, l’effacement des langues, la violence institutionnelle et la dépossession culturelle appartiennent aussi à l’histoire du monstrueux. Ils ont produit des mondes abîmés, des transmissions interrompues, des formes de peur héritée. O'Bomsawin ne transforme pas cette histoire en spectacle d’horreur, et c’est précisément ce qui fait la valeur de son cinéma. Elle préfère filmer la résistance des voix contre les logiques d’effacement.
Sa méthode documentaire rejoint ainsi une idée plus vaste du cinéma autochtone contemporain : rendre visibles non seulement les blessures, mais aussi les continuités, les imaginaires, les futurs. Les années 2020 ont vu s’affirmer de plus en plus clairement cette exigence. O'Bomsawin y contribue avec une clarté calme, sans posture didactique excessive. Elle laisse au spectateur la responsabilité d’entendre.
Le titre même de Ninan Auassat: Nous, les enfants indique ce passage du singulier imposé au pluriel choisi. Il ne s’agit pas de faire émerger une voix exemplaire qui représenterait toutes les autres, mais de construire un espace où plusieurs expériences coexistent. Cette pluralité empêche la réduction folklorique comme la victimisation abstraite. Elle rend au réel sa complexité.
Kim O'Bomsawin travaille donc une matière profondément politique avec des outils de douceur rigoureuse. Pas de démonstration tonitruante, pas de pathos automatique, mais une confiance dans ce que l’écoute peut produire quand elle est mise en forme avec justesse. Son cinéma rappelle que filmer, c’est aussi redistribuer le droit de nommer le monde.
Dans un paysage souvent tenté par la vitesse et l’assignation identitaire, cette patience est précieuse. O'Bomsawin compose des films qui savent que la représentation n’est jamais neutre, mais qu’elle peut devenir un lieu de réparation partielle, de transmission active et de réouverture du possible. C’est une œuvre qui ne s’impose pas par le vacarme. Elle s’impose par la tenue.
