Josh Safdie
Avant même Good Time ou Uncut Gems, Josh Safdie s’est défini dans un geste très new-yorkais: filmer non pas la ville monumentale, mais la ville comme accélérateur d’angoisse, de débrouille et d’auto-destruction. Son cinéma, longtemps mené avec son frère Benny, appartient à cette tradition des États-Unis où le réalisme urbain le plus concret finit par produire une sensation de cauchemar éveillé. Les rues y sont bondées, les néons agressifs, les couloirs sans air, les appartements provisoires, les conversations hachées. Tout va trop vite, tout coûte trop cher, tout pousse les corps vers une intensité qu’ils ne peuvent pas soutenir longtemps. Safdie n’est pas seulement un cinéaste de la nervosité. Il est un architecte de la surcharge.
Cette surcharge a une fonction précise. Elle sert à faire sentir la manière dont certains personnages vivent dans un présent sans recul, gouverné par l’urgence, la dette, la compulsion, le mensonge improvisé à la seconde. Les héros safdiens ne méditent pas. Ils s’enfoncent. Ils avancent dans un monde de microdécisions catastrophiques, persuadés qu’un prochain coup, un prochain pari, une prochaine fuite ou une prochaine manipulation rétablira l’équilibre. Cette logique donne à ses films une qualité très particulière: ils ne racontent pas seulement la chute, ils font éprouver son tempo. Le montage, la musique, le son, les focales, la proximité des visages, tout conspire à enfermer le spectateur dans une expérience de pression continue.
On a souvent parlé de filiation avec Cassavetes, Scorsese ou Abel Ferrara. La comparaison a du sens si l’on entend par là une passion pour les figures en déséquilibre et pour la ville comme machine morale. Mais Josh Safdie apporte autre chose: un rapport très contemporain à l’hyperstimulation. Ses films ne sont pas simplement agités. Ils comprennent que la vie moderne, surtout dans ses formes précaires ou compulsives, est devenue une lutte contre le bruit ambiant. Le personnage doit parler plus vite, mentir plus vite, courir plus vite, ressentir plus vite que le monde autour de lui. Cette logique fait de Good Time un grand film des années 2010: un film sur des corps broyés par le présent immédiat.
Même lorsqu’il ne travaille pas frontalement dans le cinéma d’horreur, Safdie touche à quelque chose de très voisin. Il sait fabriquer une panique physique. Il sait transformer un simple déplacement urbain en tunnel anxieux. Il sait surtout capter la contamination entre désir et danger. Chez lui, l’énergie n’a rien de libérateur. Elle peut séduire, bien sûr, mais elle est déjà empoisonnée. On regarde ses personnages avec fascination et exaspération, parfois avec tendresse, souvent avec la certitude qu’ils vont franchir la mauvaise porte au mauvais moment. Peu de cinéastes contemporains savent maintenir cette double position morale sans simplifier leurs créatures en cas psychologiques ou en emblèmes sociologiques.
Le rapport de Safdie au milieu populaire mérite aussi d’être noté. Il ne l’idéalise jamais. Il ne le folklorise pas non plus. Il y voit un réseau de contraintes, d’humiliations, de combines, de loyautés instables, mais aussi de gestes de survie qui ont leur intelligence propre. Cette attention donne à son cinéma une densité sociale que beaucoup de thrillers américains ont perdue. Les institutions y apparaissent comme des murs, les riches comme une autre espèce, l’argent comme une force abstraite qui pénètre chaque conversation. Dans ce cadre, la ville n’est pas le simple décor d’une intrigue. Elle est le vrai système nerveux du film.
Les festivals ont très tôt compris cette singularité, qu’il s’agisse de Cannes ou d’autres scènes où l’on reconnaît les formes nerveuses capables de réinventer les genres. Mais la réussite de Josh Safdie tient précisément au fait qu’il ne se laisse pas enfermer dans l’étiquette du cinéma indépendant chic. Son travail garde quelque chose de sale, de trop rapide, de presque imprudent. C’est là sa valeur. Il refuse la bonne distance. Il préfère le frottement, l’excès, la proximité dangereuse.
Dans le paysage des États-Unis, Josh Safdie incarne ainsi un cinéma de la crise permanente. Un cinéma où l’on n’entre pas pour admirer une maîtrise abstraite, mais pour sentir la température d’un monde qui pousse ses habitants à courir jusqu’à l’épuisement. Ses meilleurs films ne jugent pas leurs personnages depuis un poste supérieur. Ils restent à leur niveau de souffle. Et c’est peut-être pour cela qu’ils frappent si fort: parce qu’ils comprennent que l’époque moderne n’a pas seulement produit de nouvelles images, mais de nouvelles cadences de panique.
