Johnny Herbin
Avec Johnny Herbin, on entre dans une zone du cinéma de genre français où le goût du fantastique n'est jamais dissocié d'un plaisir presque tactile pour les matières, les objets et les décors qui s'usent mal. Ce point de départ le distingue déjà. Beaucoup de jeunes signatures veulent faire moderne à tout prix, comme si le présent devait effacer le plaisir du trucage, de la contamination visuelle, du mauvais rêve matériel. Herbin semble au contraire savoir que la Horreur gagne quand elle retrouve un rapport concret aux surfaces, aux machines, aux lieux qui gardent la mémoire de ce qu'ils ont avalé.
Son travail attire parce qu'il ne choisit pas entre l'héritage et l'impulsion. Il regarde clairement du côté d'un cinéma de genre européen qui assume ses textures, ses couleurs altérées, sa théâtralité ponctuelle, mais il ne se contente pas de recycler un lexique vintage. Il travaille ces éléments comme des forces encore actives. Dans les Années 2010 et les Années 2020, ce n'est pas une position si fréquente. Trop de films citent. Herbin, lui, essaie de raviver.
Ce qui frappe d'abord, c'est la conscience du ton. Chez lui, l'étrange n'est pas une couche rapportée sur un récit ordinaire. Il informe d'emblée la respiration du film. Les personnages semblent vivre dans un monde qui a déjà perdu une petite part de sa stabilité, même quand rien d'ouvertement surnaturel n'a encore fait irruption. Cette légère déviation du réel est un outil très efficace, parce qu'elle évite la vieille opposition scolaire entre normalité et bascule fantastique. Le malaise est déjà là, dans la manière dont un espace sonne, dans la façon dont un corps traverse le cadre, dans l'épaisseur presque douteuse des accessoires et des ombres.
On pourrait dire que Johnny Herbin travaille à une échelle intermédiaire particulièrement féconde : assez stylisée pour produire de la vision, assez ancrée pour ne pas se dissoudre dans l'exercice de style. C'est un équilibre délicat. Dans le cinéma de genre contemporain, beaucoup se perdent d'un côté ou de l'autre. Soit ils accumulent des signes d'amour cinéphile sans nécessité dramatique, soit ils aplatissent toute singularité pour faire sérieux. Herbin évite ces deux pièges. Il garde l'instinct du spectacle, mais un spectacle qui reste hanté par la décomposition, la panne, la survivance.
Cette attention aux survivances le rapproche d'une certaine tradition européenne du macabre, sans l'y enfermer. Le passé n'est pas chez lui une citation polie. C'est une matière revenante. Ses films donnent souvent l'impression que des formes anciennes du genre reviennent frapper à la porte du présent pour lui rappeler qu'il n'a jamais été aussi neuf qu'il le prétend. Dans la Horreur, cette idée est puissante : la peur n'advient pas seulement quand quelque chose apparaît, mais quand quelque chose qu'on croyait dépassé insiste encore.
Il faut aussi saluer le fait qu'Herbin semble comprendre l'importance du plaisir. Pas le plaisir publicitaire du produit qui coche ses références, mais le plaisir plus profond d'un cinéma qui aime fabriquer des effets, des apparitions, des transitions troubles. Cela ne rend pas son travail léger ou frivole. Au contraire, ce plaisir de la fabrication donne du poids au cauchemar, parce qu'il réintroduit le spectateur dans un rapport physique à l'image. On ne regarde pas seulement une idée de film d'horreur. On sent un monde se construire contre nous.
Dans les Années 2020, alors que le genre est souvent sommé de justifier sa noirceur par le discours, Johnny Herbin rappelle qu'une œuvre peut penser tout en restant sensuelle, matérielle, joueuse au meilleur sens du terme. Cette combinaison est précieuse. Elle permet au film d'être à la fois une proposition formelle et un objet de jouissance inquiète. Autrement dit, quelque chose de plus vivant qu'un manifeste.
Cabane à Sang a raison de faire place à ce type de signature. Johnny Herbin n'incarne pas une tendance majoritaire, et c'est précisément pour cela qu'il importe. Il montre qu'il reste possible de faire du genre avec mémoire, avec goût, avec une vraie foi dans la puissance plastique de la peur. Dans un paysage souvent divisé entre la respectabilité triste et le clin d'œil paresseux, ce n'est pas une mince affaire.
