Jérémy Chartier
Au Canada, Jérémy Chartier semble s'inscrire dans une tradition du cinéma de genre qui préfère les décalages progressifs aux proclamations tonitruantes. C'est une qualité qui mérite d'être soulignée, surtout à une époque où tant d'œuvres veulent immédiatement exhiber leur singularité. Chartier paraît choisir un autre chemin: installer un monde, en faire sentir la texture ordinaire, puis laisser cette texture se troubler jusqu'à ce que l'image elle-même semble ne plus croire à sa propre stabilité.
Ce travail du trouble lent est essentiel au fantastique. Il suppose que le cinéaste sache filmer non seulement des événements, mais des seuils de perception. Qu'est-ce qui change lorsqu'une pièce n'est plus tout à fait la même? Lorsqu'un visage familier devient difficile à lire? Lorsqu'une routine se dérègle assez légèrement pour que personne ne puisse encore nommer la menace? Chartier paraît attentif à ces micro-basculements. Son cinéma semble comprendre que la peur efficace n'est pas forcément la plus bruyante.
Le contexte canadien lui convient bien. Le Canada a souvent produit des films où l'inquiétude naît de l'isolement, du climat mental des espaces, d'une relation instable entre l'intime et l'environnement. Même lorsqu'il ne s'agit pas de paysages grandioses ou de grands concepts, cette sensibilité peut s'exprimer dans une manière de cadrer les corps, de faire durer une hésitation, de laisser le hors-champ travailler. Chartier paraît relever de cette famille esthétique: celle pour qui l'espace n'est jamais simplement là, mais chargé d'une mémoire ou d'une possibilité d'altération.
Il y a aussi, chez lui, une économie qui me semble juste. Le cinéma de genre indépendant souffre parfois d'un excès de bonne volonté symbolique: tout doit signifier, tout doit être surligné, tout doit porter une thèse. Chartier paraît éviter ce piège. Il laisse les choses agir par présence et par rythme. Un détail revient, une relation s'use, une sensation d'opacité s'épaissit. Le film n'a pas besoin de clamer son mystère. Il le fabrique concrètement.
Cette fabrication concrète est d'autant plus précieuse dans les années 2020, où l'horreur la plus intéressante explore moins les figures massives du monstre que la vulnérabilité des formes de vie ordinaires. La maison, le couple, la famille, le travail, le souvenir: ces structures censées nous orienter deviennent des lieux d'incertitude. Chartier semble s'installer dans cette zone. Le danger ne vient pas seulement d'un ailleurs spectaculaire. Il surgit de ce qui, tout près de nous, cesse de fonctionner comme prévu.
On peut aussi lire son travail comme une défense de la suggestion contre l'épuisement de l'image. À l'heure où tout peut être montré, explicité, amplifié, il faut parfois revenir à ce que le cinéma sait faire de mieux: faire sentir qu'une présence manque, qu'un lien s'est dénoué, qu'une scène contient plus qu'elle n'expose. Jérémy Chartier paraît fidèle à cette intelligence du non-dit. C'est une fidélité exigeante, parce qu'elle demande au spectateur de rester actif, d'accepter l'incertitude au lieu d'attendre un manuel d'interprétation.
Cette exigence est une bonne nouvelle. Elle distingue les cinéastes qui utilisent le genre comme simple emballage de ceux qui en comprennent réellement la puissance. Chartier semble appartenir à la seconde catégorie. Son cinéma rappelle que la peur peut être une affaire de texture, de durée et de légère désorientation plus encore que de révélations fracassantes. Dans le paysage du fantastique canadien contemporain, cette voie discrète mais précise garde une vraie nécessité. Elle nous reconduit vers une vérité simple: le réel commence à faire peur dès qu'il devient imperceptiblement autre.
