Hubert Neufeld
Chez Hubert Neufeld, l'Autriche n'apparaît pas comme une carte postale alpine ni comme un simple héritage culturel identifiable. Elle devient un climat moral, une architecture de retenue, de gêne, de discipline sociale sous laquelle quelque chose travaille obstinément. Cette tonalité le situe dans une lignée très particulière du cinéma autrichien, celle qui préfère l'inconfort structurel au pathos explicatif. Dans les Années 2000 comme dans les Années 2010, cette rigueur fait toute sa singularité.
Neufeld semble filmer des mondes déjà ordonnés, déjà réglés, mais précisément pour montrer ce que cet ordre dissimule. Un intérieur soigneusement tenu, une relation polie, une parole administrée avec précaution : voilà les surfaces dont il part. Puis il attend. Et dans cette attente, l'image commence à révéler sa violence latente. Peu de cinéastes savent aussi bien faire sentir que la correction sociale peut elle-même devenir une forme d'oppression sensible.
Il y a chez lui une vraie parenté avec un cinéma de l'angoisse sans besoin de monstres visibles. La menace émane des structures, des habitudes, des normes intériorisées. Elle circule dans le silence plus que dans l'action. Le spectateur n'est pas agressé par la scène. Il est placé devant son malaise grandissant. Cette retenue, loin d'affaiblir l'intensité, la rend plus durable. On n'oublie pas facilement un film qui a su faire d'un dîner, d'un couloir ou d'un regard une machine à produire du trouble.
Le contexte de l'Autriche est ici essentiel, au sens où le cinéma du pays a souvent su faire du confort bourgeois et de la gestion des apparences des matières hautement toxiques. Neufeld s'inscrit dans cette intelligence culturelle sans en faire une formule. Il ne recycle pas un style national. Il travaille une sensibilité : celle d'un monde où la violence préfère la bonne tenue aux éclats.
Sa mise en scène paraît d'ailleurs fondée sur une grande précision des écarts. Rien n'est surligné. Les scènes sont laissées à leur exact poids. Un plan dure un peu plus qu'il ne faudrait. Un personnage ne répond pas tout à fait comme attendu. Une pièce semble trop bien ordonnée pour ne pas cacher une forme d'étouffement. À partir de presque rien, Neufeld fabrique un espace de suspicion.
On pourrait imaginer ses films accueillis dans des contextes comme Berlinale ou Locarno, non pour satisfaire une idée de gravité austère, mais parce qu'ils portent cette intensité précise que certains grands festivals savent encore reconnaître : la capacité à transformer le social en sensation.
Voir Hubert Neufeld, c'est retrouver un cinéma qui ne cherche ni l'esbroufe ni l'innocence. Ses œuvres savent que le malaise le plus profond se loge souvent dans les mondes qui se prétendent les plus rationnels, les plus civilisés, les plus maîtrisés. À cet endroit, l'horreur n'a plus besoin d'entrer par effraction. Elle est déjà dans la charpente.
