Harry Kümel
Si Les Lèvres rouges continue de paraître aussi neuf, c'est parce que Harry Kümel y traite le vampirisme comme une affaire de goût, d'architecture et de circulation du regard, non comme un simple moteur de frisson. Chez ce cinéaste belge, l'horreur ne tombe jamais du ciel. Elle se glisse dans un lieu, dans un tissu, dans une manière de disposer les corps dans le cadre jusqu'à ce que le décor lui-même devienne une stratégie de séduction. Cette intelligence de la surface, qui est aussi une intelligence de la cruauté, place d'emblée Kümel à part dans le cinéma de Belgique et dans l'histoire plus large du genre horreur.
On le réduit parfois à un esthète pervers, à un formaliste fasciné par les étoffes, les corridors et les visages hiératiques. La réduction manque l'essentiel. Le style chez Kümel n'est pas un supplément précieux, c'est la matière même de son raisonnement. Ses films avancent par cérémonies visuelles. Ils observent comment une société, un couple ou une institution organisent leurs apparences afin de mieux contenir des pulsions autrement inavouables. Dans cette perspective, l'élégance n'est jamais rassurante. Elle est une discipline du masque. Même lorsqu'il s'approche du fantastique explicite, Kümel garde quelque chose d'un moraliste ironique, presque entomologiste, attentif aux manières, aux codes et aux humiliations minuscules qui préparent les grandes dévastations.
Avant même la consécration culte de Les Lèvres rouges, il y avait chez lui le goût du déplacement et de la collision des registres. Le cinéma européen des années 1970 aime souvent opposer brutalement l'art et l'exploitation, la haute culture et le cinéma de genre. Kümel, lui, rend cette opposition inutile. Il comprend que le gothique peut être mondain, que l'érotisme peut être conceptuel et que la violence la plus inquiétante gagne en force lorsqu'elle se présente avec politesse. Son usage de la comtesse Bathory n'a donc rien d'une illustration patrimoniale. Il fait de cette figure une présence moderne, presque abstraite, où le désir, la domination et la répétition historique se confondent.
Ce qui frappe aussi, c'est la place des espaces de transit. Hôtels, stations balnéaires, palais, chambres closes, couloirs. Kümel aime les lieux où l'identité vacille parce qu'elle est déjà en représentation. On y arrive en voyageurs, on y joue un rôle, on y regarde les autres comme des énigmes ou des proies. Le fantastique naît alors d'une légère torsion du social. Rien n'a besoin d'être surligné. Un sourire suffit, une attente se prolonge, un rituel discret s'impose et le film a déjà déplacé son centre de gravité. Cette économie du glissement est une de ses grandes signatures. Là où tant de films gothiques accumulent les signes, Kümel retire, épure, fait confiance au pouvoir contaminant d'une ambiance.
Sa relation à la sensualité mérite d'être prise au sérieux. Beaucoup de cinéastes ont filmé l'érotisme comme une promesse de liberté ou comme une machine punitive. Kümel tient ensemble les deux dimensions, et c'est précisément ce qui le rend troublant. Le désir dans ses films ouvre des seuils, mais ces seuils donnent souvent sur des structures de possession. Les rapports de classe, les jeux de dépendance et les hiérarchies de genre ne cessent d'y refaire surface. Son cinéma sait que le luxe peut être une prison somptueuse, que la fascination peut être une forme d'asservissement volontaire. Cette lucidité empêche ses images les plus fastueuses de se dissoudre dans le pur fétichisme.
Il faut également rappeler que Kümel n'est pas seulement un auteur d'un grand titre canonique. Sa filmographie dessine un parcours plus ample, où le rapport à la théâtralité, à la performance et à l'artifice se décline de plusieurs façons. Même lorsqu'il quitte le fantastique frontal, il conserve cette manière de considérer le monde comme une scène réglée par des conventions que ses personnages ne maîtrisent qu'à moitié. C'est pourquoi son œuvre dialogue aussi bien avec certaines traditions du mélodrame européen qu'avec le cinéma de festival le plus moderniste. Chez lui, la sophistication n'annule jamais le romanesque. Elle le rend plus vénéneux.
Voir Harry Kümel aujourd'hui, ce n'est donc pas seulement retrouver une pièce rare du gothique continental. C'est rencontrer un cinéaste pour qui le cinéma sert à montrer comment le pouvoir devient visible avant de devenir sanglant. Ses films connaissent le prix des apparences et la fatigue des rôles sociaux. Ils comprennent qu'une silhouette qui descend un escalier peut contenir autant de menace qu'une attaque en pleine nuit. Cette science de la retenue, presque musicale, explique la persistance de son aura. Kümel appartient à cette famille restreinte de metteurs en scène qui ont su faire du raffinement une arme et du décor un piège.
