Gusztáv Hámos
L'essai visuel d'Europe centrale, fait de fragments, d'archives, de photographies, de mémoire urbaine et de narration oblique, trouve en Gusztáv Hámos une figure très singulière. Son travail ne sépare jamais tout à fait le cinéma, l'installation, la réflexion historique et la rêverie sur les images. Il regarde les documents comme des surfaces vivantes, capables de porter encore des affects, des idéologies et des fantômes. Cette relation au matériau le distingue immédiatement.
Inscrit du côté de la Hongrie et de l'espace culturel centre-européen, Hámos travaille avec des villes, des archives et des ruines symboliques que le XXe siècle a saturées de ruptures. Son cinéma n'énonce pas simplement ces ruptures. Il les fait sentir dans sa forme même. Les images reviennent, se dédoublent, se répondent, comme si l'histoire ne pouvait plus être racontée de manière linéaire sans trahir ce qu'elle a laissé derrière elle. Le montage devient un art de la survivance.
Cette survivance rapproche son oeuvre d'une certaine idée du fantastique, même lorsqu'il ne raconte aucune histoire de fantômes au sens strict. Chez Hámos, les images du passé insistent. Elles ne cessent pas d'agir parce qu'un carton daterait leur origine. Elles continuent de façonner notre rapport au présent. Le spectateur se retrouve alors dans une position étrange: il ne consulte pas des documents morts, il rencontre des traces qui le regardent en retour. Peu d'essayistes visuels savent obtenir cet effet avec autant de sobriété.
Dans les années 1990 puis les années 2000, cette approche a compté comme une manière de résister à la simplification post-historique. Là où tant de récits voulaient classer rapidement les traumas du siècle, Hámos maintient l'ouverture, le doute, la circulation entre support et mémoire. Cela pourrait devenir théorique au mauvais sens du terme. Pourtant son cinéma reste sensible, presque tactile. Les photos, les rues, les visages, les voix y conservent une densité concrète.
Il faut également noter la manière dont il pense la ville. L'espace urbain n'est pas un décor neutre. C'est un palimpseste. Les bâtiments, les façades, les trajets, les vitrines et les places gardent les inscriptions effacées des régimes successifs. Filmer la ville revient alors à lire une archive à ciel ouvert. Cette idée intéresse particulièrement CaSTV, tant elle rejoint une intuition fondamentale du cinéma hanté: les lieux savent davantage que leurs habitants.
Chez Hámos, la mémoire n'est jamais purement commémorative. Elle a quelque chose de critique. Revenir sur une image, c'est aussi interroger le cadre idéologique qui l'a produite, la distribution des regards qu'elle suppose, les oublis qu'elle organise. Le cinéma devient ainsi une opération de décapage. Non pour retrouver une vérité intacte, mais pour rendre à l'histoire sa profondeur de conflit.
Pour CaSTV, Gusztáv Hámos mérite donc une attention particulière. Il rappelle que l'inquiétude peut naître d'un simple frottement entre une photographie et un présent qui ne sait plus très bien comment l'accueillir. Son oeuvre travaille ce frottement avec une patience rare. Elle transforme l'archive en zone de trouble, la ville en chambre d'échos, et le spectateur en témoin d'une mémoire qui refuse de rester à sa place. C'est une forme exigeante de cinéma, mais aussi l'une des plus durables.
