Greg Mottola
Il faut revoir Superbad pour se rappeler que Greg Mottola sait filmer l'adolescence masculine sans la sanctifier ni la mépriser, avec une précision de tempo comique qui laisse aussi remonter la panique très réelle d'exister socialement. Mottola n'est pas seulement un metteur en scène de répliques devenues cultes. Il est un cinéaste des seuils embarrassés, des amitiés sur le point de se défaire, des personnages coincés entre pulsion, performance et peur du ridicule. Son cinéma populaire est plus mélancolique qu'il n'en a l'air.
Avant cela, The Daytrippers indiquait déjà une qualité essentielle : l'art d'observer des groupes en déplacement, de laisser les névroses et les loyautés se redistribuer à mesure que le récit avance. Mottola aime les personnages qui se racontent mal eux-mêmes. Il ne les filme pas pour les corriger moralement, mais pour voir ce qui craque dans leur mise en scène personnelle. Cette attention aux écarts entre image de soi et comportement réel irrigue aussi bien ses films indépendants que ses comédies de studio.
Dans les États-Unis des Années 1990, Années 2000 et Années 2010, Mottola occupe une place stratégique entre cinéma indépendant sensible aux caractères et grande comédie américaine de génération. Il fait partie de ces cinéastes capables de traduire une écriture comique très verbale en véritables situations de cinéma. Cela paraît évident lorsqu'un film fonctionne, mais c'est une compétence rare. Il faut un sens du cadre, de la réaction, du temps mort, pour qu'une vanne ne reste pas simplement une vanne.
Superbad demeure central parce qu'il transforme la quête alcoolisée et sexuelle de deux lycéens en chronique très juste de la séparation imminente. Sous le vacarme obscène, le film comprend que l'enjeu n'est pas seulement la fête ou la conquête. C'est la fin d'un monde intime, la découverte que l'amitié fusionnelle ne survivra pas intacte au passage vers l'âge adulte. Mottola filme cette angoisse avec une délicatesse qui empêche le Comique de se refermer sur sa seule efficacité de surface.
Avec Adventureland, cette veine devient encore plus explicite. Le parc d'attractions y fonctionne comme microcosme sentimental et social, lieu de boulot précaire, de désillusions amoureuses, de flottement générationnel. Mottola comprend à merveille ces espaces intermédiaires où la vie semble à la fois commencer et déjà se rétrécir. Son regard sur la jeunesse n'est jamais triomphaliste. Il sait ce que l'entrée dans le monde adulte a de déclassant, d'incertain, de parfois tristement banal.
Cette modestie du cadre, loin d'être un manque d'ambition, fait la force de son cinéma. Il n'a pas besoin de grands effets pour révéler une position sociale, un embarras de classe, une hiérarchie du désir. Une voiture, un uniforme de travail, une cuisine familiale, un couloir d'école suffisent. Le Drame affleure dans les lieux ordinaires, et la mise en scène leur laisse juste assez d'espace pour qu'ils deviennent affectivement lisibles.
Même lorsqu'il touche à des registres plus spectaculaires, Mottola garde ce sens des relations légèrement de travers, des individus trop conscients d'eux-mêmes ou pas assez, des groupes où l'on plaisante pour ne pas dire le vrai. Il sait que l'humour sert souvent de couverture à une vulnérabilité plus profonde. Cette idée simple donne à ses films leur tenue morale.
Regarder Greg Mottola aujourd'hui, c'est retrouver une comédie américaine qui savait encore être sale de langage, généreuse de rythme, et pourtant très attentive aux formes minuscules de la tristesse sociale. Peu de cinéastes ont aussi bien compris que le rire adolescent le plus bruyant cache souvent un sentiment plus discret : la peur de ne pas savoir qui l'on sera une fois la blague terminée.
