https://cabaneasang.tv/fr/director/frank-henenlotter/
Frank Henenlotter - director portrait

Frank Henenlotter

On entre chez Frank Henenlotter par le panier de Basket Case, par cette monstruosité de trottoir new-yorkais qui semble surgir d'un mauvais rêve porno, d'une blague de vidéoclub et d'une rage authentiquement contre-culturelle. Henenlotter n'a jamais voulu rendre le mauvais goût respectable. Il a voulu le rendre fertile. Son cinéma part du principe qu'un film d'horreur peut être sale, drôle, obscène, sentimental par éclairs, et politiquement plus révélateur que bien des œuvres policées. C'est une morale de l'exploitation, mais une morale tout de même.

Dans le New York des Années 1980, cela produit une œuvre immédiatement identifiable. Les chambres miteuses, les trottoirs graisseux, les clubs interlopes, les médecins dévoyés, les freaks magnifiques ou pitoyables : tout un monde de marge urbaine devient le vrai décor moral de ses films. Henenlotter ne traite pas le monstrueux comme une exception à l'ordre. Il le traite comme le revers déjà présent de la normalité américaine. Le monstre ne vient pas corrompre la société. Il révèle ce qu'elle cache sous ses dehors sanitaires.

Basket Case, Brain Damage et Frankenhooker forment à cet égard une trilogie idéale d'un cinéma qui adore les créatures mais se méfie profondément des discours de pureté. Le corps y déborde, éclate, sécrète, consomme, hallucine. Ce rapport au charnel fait de Henenlotter une figure essentielle du Body Horror et de l'Horreur américaine indépendante. Mais à la différence d'un Cronenberg, par exemple, son obsession du corps passe moins par la spéculation froide que par la pulsion carnavalesque. On entre dans ses films comme dans une arrière-salle en sueur où l'abjection aurait appris à faire des blagues.

Cette dimension comique est décisive. Henenlotter comprend que le grotesque ne diminue pas la violence des images, il la rend plus perverse. Rire d'une tête mutante, d'un parasite lubrique ou d'une résurrection sexuelle n'annule pas le malaise. Cela le déplace. Cela oblige le spectateur à reconnaître le plaisir trouble qu'il prend à ce qu'il regarde. En cela, son cinéma est profondément honnête. Il ne prétend jamais se tenir au-dessus de ses propres pulsions. Il les met en circulation.

Il faut aussi souligner combien ses films sont ancrés dans une économie du système D. Petits budgets, effets artisanaux, énergie de débrouille : tout cela pourrait n'être qu'une contrainte. Chez Henenlotter, c'est une esthétique. Le cheap devient une arme, non parce qu'il serait "culte" en soi, mais parce qu'il maintient au premier plan la fabrication du monstre, sa matérialité disgracieuse, son existence tactile. Ce refus de la finition lisse est central. Il donne aux films une crudité qui manque souvent aux productions plus luxueuses.

Mais réduire Henenlotter au statut de farceur trash serait une erreur. Ses films sont traversés par une tendresse étrange pour les exclus, les dépendants, les ratés, ceux dont le désir prend des formes indéfendables ou grotesques. Brain Damage est aussi un film sur l'addiction, sur la douceur toxique de ce qui vous détruit tout en vous promettant une intensité supérieure. Basket Case touche à quelque chose d'enfantin et tragique dans la fusion impossible des frères. Le sordide n'efface jamais complètement une vulnérabilité de fond.

Cette alliance du trash, du rire et de la tristesse fait de Henenlotter un auteur plus subtil qu'on ne l'admet souvent. Son cinéma sait que l'exploitation n'est jamais aussi forte que lorsqu'elle laisse passer une angoisse réelle : peur du corps, de la solitude, de la norme, de la sexualité, de la ville qui vous avale. Ce n'est pas un cinéma noble. C'est mieux que cela. C'est un cinéma qui accepte de travailler dans les bas-fonds de l'imaginaire américain pour y trouver, sous les fluides et les hurlements, une vérité de rebut.

Voir Frank Henenlotter aujourd'hui, c'est retrouver un moment où l'horreur indépendante new-yorkaise osait être à la fois obscène et artisanale, féroce et presque sentimentale. Peu de cinéastes auront compris avec autant de franchise que le mauvais goût, lorsqu'il est conduit par une vision, peut devenir une méthode critique. Chez lui, le freak n'est pas seulement spectacle. Il est révélation.