Franco García Becerra
Chez Franco García Becerra, le fantastique semble moins relever d'une rupture que d'une survivance. Quelque chose du passé, du rituel, de la violence collective ou du rapport au territoire continue d'agir dans le présent, non comme relique mais comme force active. C'est cette continuité inquiète qui donne à son cinéma sa densité particulière. L'horreur n'y vient pas seulement effrayer les vivants. Elle rappelle que le monde social se construit sur des couches de mémoire qui n'acceptent jamais tout à fait d'être enterrées.
Cette orientation rapproche son travail du folk horror autant que du supernatural horror, mais avec une sensibilité qui ne réduit pas la tradition à l'imagerie. García Becerra semble comprendre qu'un rite, une croyance, une coutume ou une légende n'ont de poids à l'écran que s'ils organisent réellement les rapports humains. Qui parle au nom de la mémoire. Qui la subit. Qui tente d'y échapper. L'invisible ne flotte pas au dessus du monde. Il y est déjà pris dans des structures de pouvoir, de dette, d'appartenance.
Dans le paysage des années 2020, cette lecture du genre est particulièrement féconde. Beaucoup de films contemporains exploitent la matière des traditions sans toujours en saisir la violence historique ou la charge sociale. García Becerra paraît plus attentif. Son cinéma suggère que le retour du refoulé n'est pas une formule abstraite. C'est une condition vécue par des communautés et des corps. Le surnaturel devient alors moins un supplément de mystère qu'une façon précise de nommer ce qui, dans l'histoire, refuse de cesser d'exiger des comptes.
Il faut aussi souligner son rapport aux lieux. Les espaces chez lui ne servent pas de simples arrière plans symboliques. Ils gardent, retiennent, observent. Une maison, une campagne, une rue, un terrain périphérique ou un intérieur marqué par l'usage prennent une épaisseur presque testimoniale. Le cinéma de genre retrouve là une de ses fonctions majeures : faire sentir que l'espace n'est pas neutre, qu'il conserve la trace des gestes, des dominations, des peurs anciennes. Cette matérialité du lieu donne au malaise une base concrète.
García Becerra paraît également sensible au temps long de l'angoisse. Il ne cherche pas à prouver trop vite la réalité de la menace. Il laisse au doute le temps de travailler les personnages. Cette patience est décisive, parce qu'elle transforme la peur en processus de connaissance. Le personnage ne découvre pas seulement qu'il est menacé. Il découvre qu'il avait mal lu le monde, ou qu'il avait accepté de ne pas voir certaines évidences pour rester vivable. Le fantastique devient alors critique de la cécité ordinaire.
On peut aussi lire son travail du côté du cinéma latin américain fantastique, au sens large d'une tradition qui sait faire coexister le politique, le rituel et l'intime. Mais ce serait trop simple de l'y enfermer. Ce qui compte, c'est la singularité avec laquelle il module ces éléments, en refusant tant l'exotisme que la neutralisation académique. Son cinéma garde de l'âpreté.
Franco García Becerra mérite ainsi une place nette dans le catalogue CaSTV. Il rappelle que l'horreur peut être un art de la mémoire active, un art des lieux saturés d'histoire, un art des survivances qui mordent encore le présent. Chez lui, la peur n'est pas un accident narratif. Elle est la forme sensible sous laquelle le passé, enfin, cesse de se laisser tenir à distance.
