Francis Fortin
Chez Francis Fortin, le Québec n'est pas un simple décor d'accent ou de climat. C'est une matière de perception, une manière d'habiter l'espace, de parler, d'attendre, de laisser traîner dans l'air une inquiétude qui ne demande pas toujours à être nommée. Son cinéma gagne à être vu sous cet angle : celui d'une étrangeté concrète, enracinée dans des lieux, des corps, des rythmes locaux, mais capable de dériver vers des zones de trouble beaucoup plus vastes. Dans le spectre du genre, cette attention au terrain compte énormément. Elle évite le pastiche importé et permet à la peur de prendre une forme véritablement vécue.
Fortin semble savoir que le malaise tient souvent à peu de chose. Un décor trop silencieux, une conversation légèrement de travers, une lumière qui rend les visages plus fatigués qu'ils ne devraient l'être. Cette économie n'est pas un signe de faiblesse. C'est une stratégie de précision. Elle donne au film le temps d'installer une relation avec le monde qu'il observe, puis de la dérégler progressivement. Les personnages restent crédibles, situés, attachés à des affects simples, mais leur environnement commence à produire autre chose qu'un simple cadre. Le quotidien devient un appareil de tension.
Ce rapport à l'espace est particulièrement intéressant dans un contexte canadien et québécois. Beaucoup d'images venues d'ici tirent une puissance très spécifique du rapport entre densité urbaine relative, immensité latente, saisons marquées et intériorité sociale. Fortin semble capter cette vibration sans en faire une carte postale culturelle. Les lieux ont une fonction dramatique nette, mais ils gardent aussi une opacité. On sent qu'ils recèlent des histoires, des habitudes, des formes d'isolement. C'est là que le cinéma peut basculer vers le fantastique sans forcer la note.
Il faut aussi souligner la qualité de ton. Fortin n'a pas l'air de confondre noirceur et gravité démonstrative. Ses films laissent circuler des intensités diverses : malaise, curiosité, tendresse, fatigue, dérive. Cette souplesse est précieuse, parce qu'elle permet au trouble de se former organiquement. Rien n'est imposé de l'extérieur. L'angoisse vient d'une modification lente de ce qui semblait stable. Pour le spectateur, l'effet est durable. On ne reçoit pas seulement une intrigue, on éprouve une désorientation.
Dans les années 2010 et les années 2020, un tel cinéma trouve une place naturelle entre les scènes locales et les festivals attentifs aux formes de genre plus discrètes, de Fantasia à TIFF. Francis Fortin y apparaît comme une voix qui ne cherche pas à reproduire des recettes anglo-saxonnes, mais à faire passer l'inquiétude par une sensibilité d'ici. Cela change tout. L'horreur cesse d'être un ensemble de codes transportables. Elle redevient une façon de lire un milieu.
Ce qui reste, au bout du compte, c'est la sensation d'un cinéma qui connaît la valeur du détail et la force de la retenue. Fortin comprend que le fantastique n'est pas forcément ce qui rompt le monde en deux. Il peut être ce qui rend le monde légèrement impossible à habiter, comme si une couche supplémentaire s'était déposée sur le réel sans que personne sache exactement quand. Dans le meilleur de son travail, cette couche devient perceptible avec une limpidité presque cruelle. On continue ensuite à voir les lieux ordinaires autrement. C'est souvent le signe le plus sûr d'une véritable réussite.
