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Filippos Tsitos

Chez Filippos Tsitos, la Grèce n'apparaît jamais comme une simple couleur locale. Elle est un régime de comportement, un théâtre de gêne, de codes sociaux, d'angles morts moraux, et c'est précisément cela qui rend son cinéma si singulier lorsqu'il frôle le trouble ou la noirceur. Tsitos n'est pas d'abord un cinéaste de l'horreur au sens canonique du terme. Pourtant, il travaille des zones où la comédie, l'absurde et l'inquiétude se touchent jusqu'à produire une vibration très proche du malaise fantastique. Son regard est calme, mais ce calme a quelque chose de chirurgical.

Ce qui frappe dans son œuvre, c'est la manière dont il filme les personnages comme s'ils étaient toujours légèrement déphasés avec la situation qu'ils traversent. Ce décalage crée souvent un effet comique, mais aussi une inquiétude discrète. Les gestes semblent justes et pourtant inadéquats. Les dialogues paraissent simples, puis découvrent un fond de solitude, de honte ou de violence rentrée. C'est là que Tsitos devient précieux pour un spectateur de CaSTV : il rappelle que le trouble n'a pas besoin de se déclarer bruyamment pour être profond.

Dans une partie du cinéma grec contemporain, surtout après la crise, on a souvent reconnu un goût pour les structures familiales étouffantes, les règles absurdes, les affects compressés. Tsitos n'est pas exactement de la même famille que les auteurs les plus ostensiblement bizarres, mais il partage avec eux un sens aigu de l'inconfort social. Là où certains passent par l'abstraction glacée, lui garde un rapport plus sensible à l'humain, plus attentif à la fatigue ordinaire, au ridicule, à la difficulté d'habiter dignement son propre rôle. Cette humanité évite à son cinéma de se transformer en dispositif.

Son intérêt pour les marges du thriller ou du fantastique tient donc moins à la présence d'éléments surnaturels qu'à la manière dont il organise une réalité déjà bancale. Les institutions, la famille, le voisinage, les attentes collectives : tout cela semble chez lui à la fois familier et légèrement hostile. Un personnage peut entrer dans une scène comme on entre dans une pièce normale, puis découvrir que cette normalité exige une sorte de renoncement intime. Le malaise naît là, dans cet écart entre la surface du quotidien et sa charge de contrainte.

On peut le situer au croisement du cinéma grec et du cinéma germanophone, avec une sensibilité aux espaces sobres, aux rythmes retenus, aux situations qui se déplient par petites humiliations plutôt que par grandes explosions. Cette économie du geste fait penser à certains films européens des années 2000 et années 2010 où la violence n'est jamais loin, même lorsqu'elle reste hors champ. Tsitos comprend très bien que le hors-champ social peut faire peur autant qu'un monstre visible.

Son cinéma travaille également le temps d'une façon subtile. Il laisse durer les scènes juste assez pour que l'embarras cesse d'être simplement drôle et devienne inquiétant. Cette science du tempo est un art difficile. Elle suppose de faire confiance au spectateur, de ne pas lui mâcher les effets, de lui laisser sentir la pression qui s'accumule dans les silences. Tsitos y parvient avec une sécheresse élégante.

Filippos Tsitos mérite donc d'être vu comme un cinéaste des déséquilibres ordinaires. Il ne produit pas l'effroi par l'ornement, mais par l'observation précise de ce que les conventions sociales peuvent avoir de spectral. Son œuvre rappelle qu'un cadre réaliste peut contenir toute une machine à trouble. Il suffit d'un monde trop normé, d'un personnage trop exposé, d'un geste trop tardif. Alors l'humour se retourne, le quotidien grince, et l'on découvre que l'étrangeté n'était jamais très loin.