Elsa Kremser
Avec Space Dogs, coréalisé avec Levin Peter, Elsa Kremser signe l'un des films les plus singuliers de ces dernières années sur la ville, l'animalité et la survivance. Partir de la légende de Laika pour dériver vers les chiens errants de Moscou était une idée forte. En faire une expérience sensorielle, presque métaphysique, relevait d'une ambition bien plus rare. Kremser ne filme pas les animaux comme de jolies figures de marge, encore moins comme simples supports d'allégorie. Elle leur restitue une opacité, une présence, une manière d'habiter le monde qui décentre profondément le regard humain.
Cette qualité suffit à situer son cinéma à part dans le documentaire européen contemporain. Beaucoup de films dits d'observation restent, au fond, enfermés dans une souveraineté anthropocentrique très classique. Kremser, elle, travaille à déplacer cette souveraineté. Elle construit des images où l'humain n'est plus l'unique mesure de l'expérience. C'est ce déplacement qui donne à son travail sa puissance troublante. Le spectateur n'est pas invité à "comprendre" l'animal comme une version muette de lui-même, mais à sentir l'écart irréductible qui le sépare de lui.
Le rapport à l'espace urbain est alors transformé. Moscou n'apparaît plus seulement comme une grande ville post-soviétique, mais comme un territoire stratifié, partagé entre espèces, régimes de visibilité et formes de violence différentes. Kremser excelle à faire sentir que la rue nocturne, les terrains vagues, les zones périphériques sont des mondes entiers, avec leurs règles de survie et leurs intensités propres. Cette attention aux marges concrètes inscrit son cinéma dans une veine du Documentaire qui sait encore produire de l'étrangeté à partir du réel.
Il faut aussi souligner la dimension spectrale de son travail. Chez Kremser, les animaux ne sont jamais séparés des récits, des fantômes et des projections humaines qui les accompagnent. La figure de Laika hante Space Dogs sans l'écraser. Elle ouvre une méditation plus large sur ce que les sociétés font aux corps qu'elles sacrifient, qu'ils soient animaux ou humains. Cette manière de relier matière documentaire et imaginaire spectral rapproche parfois son oeuvre d'un Folk Horror déplacé vers le milieu urbain, où le mythe survit dans les ruines de la modernité.
L'insistance sur la sensation est ici décisive. Kremser ne veut pas seulement transmettre un savoir, aussi pertinent soit-il. Elle veut réorganiser la perception du spectateur. Le son, la nuit, la temporalité flottante, la position de la caméra au plus près des bêtes composent un dispositif qui engage physiquement le regard. Le film n'est plus un commentaire sur le monde animal, mais une tentative, toujours imparfaite, de se rapprocher d'un autre régime d'expérience. Cette ambition, quand elle est tenue avec autant de rigueur, devient rare.
Dans les Années 2020, alors que les discours écologiques sont souvent rabattus sur la pédagogie ou l'apocalypse abstraite, Kremser propose autre chose. Une politique sensible du vivant, attentive aux coexistences asymétriques, aux violences banales, aux mythologies tenaces qui structurent encore notre rapport aux autres espèces. Des festivals comme Locarno ont raison de faire place à ce type de proposition qui brouille les frontières entre essai, documentaire et expérience sensorielle.
Elsa Kremser mérite d'être suivie comme une cinéaste de la cohabitation impossible et pourtant réelle. Une cinéaste qui comprend que la ville moderne n'est pas seulement une organisation humaine, mais un champ traversé par d'autres vies, d'autres rythmes, d'autres vulnérabilités. Son cinéma ne moralise pas cette coexistence. Il en montre la beauté précaire, la violence structurelle et l'étrangeté persistante. C'est beaucoup. Et c'est assez rare pour faire d'elle une voix véritablement nécessaire dans le paysage contemporain.
