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Elisa Fuksas - director portrait

Elisa Fuksas

Avec Nina, Elisa Fuksas fabrique un objet rare dans le cinéma italien récent : un film où la crise spirituelle, la mise en scène de soi et la matière urbaine se mêlent sans jamais se réduire à une confession thérapeutique. Son regard part souvent du proche, du vécu, du féminin, mais il ne s'y enferme pas. Il transforme l'expérience intime en champ de forces, traversé par la croyance, la sexualité, l'héritage familial et le bruit du monde contemporain.

Fuksas travaille depuis l'Italie, mais elle appartient à une modernité plus large, où les identités sont mobiles, les villes saturées de signes, et le moi incapable de coïncider longtemps avec l'image qu'il présente. Cette instabilité nourrit son cinéma. Ce qui l'intéresse, ce n'est pas la vérité nue du sujet, mais la manière dont celui-ci se compose, se décompose et se raconte à travers des espaces, des rencontres, des dispositifs de parole. En cela, elle se distingue nettement des récits d'émancipation trop bien rangés.

Sa forme a quelque chose de flottant au meilleur sens du terme. Les frontières entre fiction, journal, performance et drame psychique y deviennent poreuses. Cette porosité n'est pas un effet de mode. Elle correspond à une idée très juste du contemporain : nous vivons dans des récits de nous-mêmes sans cesse corrigés, démentis, rejoués. Fuksas filme cet état de transition permanente avec une sensibilité qui accepte la contradiction. On peut y voir de la fragilité, de l'égarement, parfois de l'auto-ironie, mais jamais le confort d'une identité enfin pacifiée.

Le rapport au corps féminin est central. Non comme simple support de désir ou de vulnérabilité, mais comme lieu où se déposent des injonctions morales, esthétiques et religieuses souvent incompatibles. Fuksas sait filmer la fatigue produite par ces injonctions sans transformer ses personnages en emblèmes. Elle préfère les zones mixtes, les gestes ambigus, les moments où la recherche d'une forme de salut se heurte à la matérialité très vive du désir. Cette tension donne à son œuvre une densité peu commune.

On pourrait parler aussi de son rapport au sacré. Là encore, elle échappe aux oppositions grossières. Le spirituel n'est pas chez elle un refuge pur, pas plus que le monde séculier n'est synonyme de liberté transparente. Les deux régimes s'interpénètrent, se parasitent, se répondent. Cela ouvre dans ses films une zone de trouble particulièrement féconde, où la foi peut prendre un visage sensuel et où le désir peut avoir quelque chose d'ascétique ou de désespéré. Pour une base sensible aux formes de l'étrange, cette ambiguïté a du prix.

La mise en scène, souvent mobile, attentive aux lieux et aux états de passage, traduit bien cet entre-deux. Fuksas ne verrouille pas le sens. Elle préfère les glissements, les bifurcations, les moments où le spectateur doit accepter de ne pas tout réduire à un schéma psychologique. Cette liberté n'a rien de vague. Elle demande au contraire une précision de ton, une intelligence du montage, une confiance dans les pouvoirs du fragment.

Présente dans des espaces de circulation comme Venise, Fuksas apparaît comme une auteure qui prend au sérieux l'hétérogénéité de l'expérience féminine contemporaine. Elle n'offre ni manifeste programmatique ni portrait lisse. Elle ouvre des fissures, des questions, des états de désaccord avec soi. Dans les années 2010, cette démarche tranche avec beaucoup de récits qui confondent complexité et simple dispersion.

Pour CaSTV, Elisa Fuksas compte parce que son cinéma sait que le vertige peut être intérieur sans devenir abstrait. Ses personnages cherchent une forme de cohérence, mais trouvent surtout des signes contradictoires, des héritages encombrants, des désirs qui ne se laissent pas discipliner. C'est un cinéma du vacillement, parfois lumineux, souvent inquiet, toujours plus intéressant que les réponses toutes faites.